Churchill-De Gaulle :
un couple de héros pour l’éternité Par Christine CLERC,
En juin 1940, lorsqu’ils se rencontrent pour la première fois à Tours, où les membres du gouvernement français dirigé par Paul Reynaud font escale en pleine fuite vers Bordeaux, Winston Churchill, 65 ans, et Charles de Gaulle, 49 ans, semblent n’avoir rien en commun. Le premier, issu d’une grande famille aristocratique, a vécu de château en château, servi par un personnel très nombreux. Après avoir combattu aux Indes et en Afrique du Sud et connu de douloureux revers lors de la Première Guerre mondiale comme Premier lord de l’Amirauté, il n’a cessé, tour à tour député et ministre, de recevoir des personnalités politiques.
Il adore la France, où sa femme, Clementine, emmène leurs quatre enfants visiter châteaux de la Loire et villages de la Côte d’Azur tandis que lui-même pose son chevalet de peintre amateur dans les jardins d’amis britanniques dominant la Méditerranée. Ces moments-là sont à la fois rares et brefs dans la vie d’un homme capable de passer plus d’une heure dans son bain chaque matin à dicter des dizaines de courriers, capable aussi, on le verra bientôt, de s’envoler à l’aube dans son Flamingo escorté de six avions de chasse pour tenter de réveiller le courage des dirigeants français.
Mais des souvenirs comme celui d’un repas fastueux, le 21 juillet 1938, à Versailles, restent pour lui inoubliables. Ce jour-là, un peu plus de deux ans après la victoire du Front populaire, le dernier président de la IIIe République, Albert Lebrun, reçoit en grande pompe le tout nouveau souverain britannique, George VI. Sous les ors de la galerie des Glaces, 280 couverts ont été dressés. Churchill a été invité avec son épouse par le roi d’Angleterre, son ami. Lui qui ne peut imaginer un repas sans champagne croit rêver : les huit services du somptueux déjeuner républicain sont tous arrosés au champagne : Pol Roger 1911, Mumm 1911, Louis Roederer 1904, Veuve Clicquot 1900 et Pommery 1895 ! Assise au côté de celui qu’elle décrit comme un « vieillard croulant sur les honneurs » (1) le maréchal Pétain, 82 ans, Clem, sa femme, apprécie moins l’interminable repas.
Mais elle est à l’aise dans les conversations en français. Le temps est loin où, élevée dans une maison proche de Hyde Park par une nurse suisse, Clementine s’y est initiée. Elle avait 14 ans lorsque, pour les fêtes de Pâques, sa mère réserva des chambres à Paris dans un petit hôtel de la rue de Rivoli et les emmena, avec sa sœur, visiter le Louvre et rire devant le théâtre de Guignol aux Tuileries. Depuis, quel parcours ! À 22 ans, invitée à une soirée dans un château près d’Oxford, elle y rencontrait Churchill… qui la demandait en mariage le lendemain. Une vie folle commençait, ponctuée de lettres d’amour entre « Ma Clemmie chérie » et « Mon Winston chéri », mais aussi de sages conseils : ayant ouvert, pendant la guerre de 1914, plusieurs cantines ouvrières, la jeune femme, qui se tenait jusque-là timidement derrière son mari, s’est découvert un talent d’oratrice féministe.
À quelques centaines de kilomètres du palais de Versailles, où la République reçoit le roi d’Angleterre et sa suite, Yvonne de Gaulle, qui a suivi son mari nommé à Metz pour prendre le commandement du 507e régiment de chars, s’installe dans un appartement d’officier de garnison. Elle a gardé auprès d’elle la petite Anne, 10 ans, handicapée, tandis que les deux aînés sont en pension à Paris. Elle s’occupe de tout : du linge de son mari et même, parfois, de cirer elle-même le plancher, car le colonel de Gaulle ne supporterait pas l’idée de profiter de l’armée pour remplir ces tâches domestiques. Quelle métamorphose ! Tout comme Clementine Churchill, la jeune femme est issue d’une grande famille bourgeoise : son père, Jacques Philippe Vendroux, président d’une fabrique de biscuits familiale, est aussi le consul du Brésil et d’Espagne. À la table familiale, où les repas étaient servis par un maître d’hôtel assisté d’une domestique en tablier blanc, le saumon, acheminé par la malle-poste de Douvres, ne pouvait venir que d’Écosse.
Avant même d’être pensionnaire, à 8 ans, chez les dames du Sacré-Cœur, la petite Yvonne a appris le dessin, l’aquarelle, le piano et la couture. Elle s’initiera bientôt à l’équitation et à la natation. Sa mère, Marguerite, qui s’habille chez les grands couturiers et conduit, l’une des toutes premières, une De Dion-Bouton, est une héroïne : pendant la Grande Guerre, elle a été infirmière-major au chevet de troupiers français et africains à l’hôpital militaire de Calais, sous les bombardements. Cela lui a valu d’être décorée de la croix de guerre. Un titre qui oblige ! Mais aussi, des propriétés… À la saison de la chasse, les Vendroux se transportent dans les Ardennes, au château de Sept-Fontaines. En été, ils préfèrent leur maison sur la plage de Boulogne-sur-Mer. Ou un chalet en montagne, rejoint en louant deux wagons de train entiers. On est encore loin du mode de vie fastueux des Churchill, mais c’est une fille de grands bourgeois anglophiles qui va épouser le jeune officier de Gaulle, issu d’une famille modeste.
Les de Gaulle sont certes fiers de leur nom et de leurs origines. Henri, le père de Charles, peut faire remonter sa généalogie jusqu’à un Richard de Gaulle, qui reçut de Philippe II Auguste, en 1212, un fief situé en Normandie. Mais lui-même n’a hérité d’aucune fortune. Enseignant chez les jésuites de Sainte-Geneviève, son salaire de professeur ne lui permet pas de faire vivre confortablement une femme et cinq enfants – même si son épouse, Jeanne, le visage tendu sous les cheveux tirés en chignon, le nez fort, est, note ironiquement le professeur, « de glace dans les délassements, mais de feu dans les corvées ». Pour toute demeure de vacances, les de Gaulle ont acquis un petit manoir en Dordogne. Il est doté d’une tour ronde et d’un pigeonnier… mais, comme la maison de Colombey-les-Deux-Églises, que Charles et sa femme Yvonne achèteront plus tard, il n’a encore ni le gaz ni l’électricité ! La famille y descend en train de nuit deuxième classe, de la gare d’Austerlitz à Angoulême. Là, une carriole attend. Henri de Gaulle dormira au premier étage avec ses quatre fils. Jeanne, elle, partagera sa chambre avec leur fille, Marie-Agnès. Déjà, Charles est le préféré de sa mère.
N’étonne-t-il pas son propre père en écrivant, à 14 ans, Campagne d’Allemagne ? « En 1930, l’Europe, irritée du mauvais vouloir et des insolences du gouvernement, déclara la guerre à la France. Trois armées allemandes franchirent les Vosges […]. En France, l’organisation fut faite rapidement. Le général de Gaulle fut mis à la tête de 200 000 hommes et de 518 canons… » Étonnante prémonition ! Mais la guerre de 1914 sera pour lui une terrible épreuve. Non que l’ancien élève des jésuites, habitué au réveil matinal et à l’eau glacée depuis que la loi de séparation des Églises et de l’État (1905) a obligé ses parents à l’envoyer en pension en Belgique, soit fragile.
Grièvement blessé à trois reprises, il est retourné au front. Mais, fait prisonnier en mars 1916 à Douaumont, il va, malgré cinq tentatives d’évasion, rester plus de deux ans dans des forteresses allemandes, où il fera des exposés d’histoire devant ses camarades d’infortune. Enfin revenu en France, avec un grand désir de revanche mais aussi de bonheur familial, il épousera, le 7 avril 1921, la jeune fille de 20 ans, présentée par des amis lors d’une visite au Grand Palais, où ils ont pu admirer la Femme en bleu de Van Dongen. « Il mesure quarante centimètres de plus que moi, avait dit Yvonne à son frère. Mais ce sera lui ou personne. » Le mariage célébré en grande pompe à Calais, Charles emmènera son épouse, par l’Orient-Express, jusqu’en Italie, où ils ont réservé une chambre d’hôtel au bord du lac Majeur. Mais à peine de retour à Paris, où le jeune ménage s’installe en location dans un appartement modeste – trois pièces aux fenêtres ouvrant sur le métro aérien, boulevard de Grenelle –, le trentenaire capitaine de Gaulle entame une série de conférences à l’École de guerre. Lorsqu’il pénètre dans l’amphithéâtre botté, avant de poser son sabre sur son bureau et de lancer de son inimitable voix « messieurs, debout ! », il fait une forte impression. Bientôt, il se rendra aux invitations d’hommes politiques et multipliera les courriers flatteurs envers des élus comme Paul Reynaud. Mais il manifestera aussi son audace au combat. Le 29 mai 1940, à Abbeville, il entraîne à marche forcée sa 4e division, équipée d’une centaine de chars, à l’assaut des troupes allemandes. « Un air de victoire, écrit-il, plane sur le champ des combats. » On dirait du Churchill.
L’éducation, la fortune et, côté français, une attention rigoureuse aux économies tandis que, côté anglais, se poursuit une folie de dépenses, tout semble opposer les deux hommes. Sauf un fort attachement à leur pays, une intelligence et une sensibilité qui leur permettent de mesurer la menace que représente Hitler bien avant leur milieu politique, une capacité de travail sans limites… et, ce qui restera longtemps secret : une tendresse bien plus grande qu’on ne l’imaginerait envers leur mère, leur épouse et leurs enfants, qu’ils appellent tous deux les babies.
« Un énorme morceau ! »
Le 5 juin 1940, Paul Reynaud rappelle à Paris le combattant d’Abbe ville. Quelques jours plus tôt, le président du Conseil centriste a téléphoné à Churchill, Premier ministre depuis trois semaines : « Il faut abandonner la lutte. » Mais il souhaite effacer cette impression fâcheuse, aggravée par son choix de faire entrer au gouvernement le maréchal Pétain, « paravent, écrira le Général, de ceux qui voulaient l’armistice ». Il va donc envoyer de Gaulle en mission à Londres. Reynaud le sait-il ? Son nouveau « sous-secrétaire d’État à la Guerre » connaît bien l’Allemagne pour y avoir séjourné à plusieurs reprises durant sa scolarité… mais il a hérité de son père une pro fonde méfiance envers la perfide Albion. En ce mois de juin 1940, moins de trois semaines avant qu’il ne lance son fameux « appel de Londres », Charles de Gaulle n’a encore jamais mis les pieds en Angleterre !
Le 12 juin, arrivé le matin à Tours, le Premier ministre anglais tente en vain de remobiliser ses alliés français déjà résignés, comme Pétain, à signer l’armistice. « Avant de repartir, écrira-t-il (2), je vis le général de Gaulle qui se tenait près de l’entrée, immobile et flegmatique. Le saluant, je lui dis à mi-voix, en français, “l’homme du destin”. Il resta impassible. » Le jeune officier a pourtant été impressionné par cette brève rencontre : « Elle m’affermit, notera-t-il (3), dans ma conviction que la Grande-Bretagne, conduite par un pareil lutteur, ne fléchirait certainement pas. »
Moins d’une semaine plus tard, après avoir ordonné à son fils Philippe, élève à l’École navale, d’aller chercher sa mère et ses sœurs près d’Orléans, où elles sont réfugiées chez une cousine, et de prendre la route du Sud (ce qu’Yvonne ne fera pas, choisissant plutôt la Bretagne, puis le bateau pour l’Angleterre), de Gaulle s’envole pour Londres. Reynaud lui a donné pour mission de « convaincre les Anglais que nous tiendrons ».
Au lever du jour, le 16 juin, il fait sa toilette à l’hôtel Hyde Park lorsque surviennent Jean Monnet, président d’un comité de coordination franco-britannique, et l’ambassadeur français Charles Corbin. Les deux hommes proposent un coup de théâtre : un mariage entre la France et l’Angleterre ! « Il m’apparut aussitôt, écrira de Gaulle, que ce qu’il avait de grandiose excluait une réalisation rapide […] Néanmoins, une telle manifestation de solidarité pourrait revêtir une réelle signification. » Il va donc immédiatement en parler à Churchill, qui l’a invité à déjeuner au Carlton Club.
Le Premier ministre est déjà informé du projet : « C’est un énorme morceau ! » s’exclame-t-il. Mais il convoque le cabinet britannique et se rend à Downing Street pour présider la réunion. Celle-ci dure deux heures. « Soudain, se souviendra de Gaulle, qui attend dans l’anti chambre, tous entrèrent : “Nous sommes d’accord !” s’exclamèrent-t-ils. » Le Général appelle aussitôt le chef du gouvernement français. Churchill prend l’appareil : « Allô, Reynaud ! De Gaulle a raison ! Notre proposition peut avoir de grandes conséquences.
Il faut tenir ! » Il prête un avion à de Gaulle. Celui-ci s’envole aussitôt pour Bordeaux. Mais lorsqu’il atterrit, il apprend que Reynaud a donné sa démission et que Pétain va former le nouveau gouvernement. « C’était la capitulation certaine. »
Il repartira le lendemain matin pour Londres, survolant La Rochelle où brûlent des navires incendiés par les Allemands, puis la Bretagne, où sa mère est sur le point de mourir. Il sera bientôt rejoint par sa famille, son fils Philippe ayant miraculeusement entendu, en débarquant du cargo qui les a amenés, sa mère, ses sœurs et lui, à Portsmouth, le fameux appel du 18 Juin lancé sur la BBC. Mais désormais, de Gaulle, bientôt condamné à mort par le régime de Vichy, est un hors-la-loi. Il va se heurter aux réticences de l’Américain Franklin Roosevelt, qui se méfie d’un général. Et à l’exaspération de son allié, Churchill, qui a pourtant mis à sa disposition une maison au 4 Carlton Gardens, à deux pas de Trafalgar Square.
Une anecdote, parmi des centaines, illustre leurs relations tempétueuses. Le 25 juillet 1940, les Churchill convient à déjeuner les de Gaulle. À table, Clementine exprime le vœu que les navires français et leurs équipages rejoignent la marine anglaise, au lieu de rester en Méditerranée comme une arme puissante pour les Allemands. C’est, on le sait, le vœu de son mari. Et même celui de De Gaulle. Mais face à Mme Churchill, il réplique sans humour : « À mon avis, ce qui plairait surtout à la flotte française, c’est de tourner ses canons contre vous. » Gêné, Winston intervient : « Vous devez pardonner à ma femme. » Mais Clementine : « Non, Winston ! Il y a certaines choses qu’une femme peut dire à un homme. Voilà pourquoi je vous les dis, à vous, général de Gaulle ! » Le lendemain, le chef de la France libre fera livrer à Mme Churchill une corbeille de fleurs.
Dix-huit ans plus tard, à peine revenu au pouvoir, de Gaulle, 67 ans, président du Conseil des ministres, signera le 18 juin 1958 un décret faisant de l’ancien Premier ministre de Sa Majesté Winston Churchill un compagnon de la Libération. Et le 6 novembre, à l’Élysée, il lui remettra une croix de Lorraine avec ces mots : « Au moment du pire danger, a inspiré et dirigé la résistance de son pays et contribué par-là, de manière décisive, à sauver la liberté du monde. » Churchill, 83 ans, en pleurera. Yvonne et Clementine s’embrasseront.
1. Philippe Alexandre et Béatrix de l’Aulnoit, Clementine Churchill. La femme du Lion, Tallandier Robert Laffont, 2015.
2. Winston Churchill, Mémoires de guerre. 1919-1941, Tallandier, 2013.
3. Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome I, L’Appel. 1940-1942, Plon, 1954. JUILLET-AOÛT 2025
*Christine Clerc Journaliste politique et écrivain. Dernier ouvrage publié : Domenica la diabolique (Éditions de l’Observatoire, 2021).
© 01.09.2025