Bernadette Chirac : la souffrance et la gloire Christine Clerc - Académie du gaullisme

Académie du Gaullisme
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Président-fondateur Jacques DAUER
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Bernadette Chirac : la souffrance et la gloire
« Eh bien, madame, quand vous voulez vous distraire, que faites-vous ? »




Par Christine Clerc,
C’était au printemps 1967, à l’Élysée. Pour faire la connaissance du tout nouveau secrétaire d’État chargé des Problèmes de l’emploi, Jacques Chirac, nommé par le Premier ministre, Georges Pompidou, de Gaulle l’avait convié à déjeuner à l’Élysée avec sa femme et un autre couple, Edgar et Lucie Faure. Yvonne de Gaulle s’était montrée « très douce » en l’interrogeant sur la scolarité de leurs deux filles, Laurence et Claude, et le Général, très aimable. Mais soudain, Bernadette Chirac était paralysée par sa question. Se distraire ? « Rien », était-elle tentée de répondre, avant d’expliquer que l’éducation des deux filles, les visites à ses parents et beaux-parents et les réceptions autour du jeune ministre accaparaient tout son temps. Mais soudain, elle s’en voulait amèrement. Qu’avait-elle fait de ces dix années ? À quoi bon avoir passé trois ans à Sciences Po si c’était pour devenir femme au foyer et secrétaire ? Qu’apportait-elle, au fond, à son mari ? Et qu’attendait-elle pour prendre son indépendance et cultiver son esprit ?
Sa décision était prise : elle allait s’inscrire en licence d’archéologie à la Sorbonne (ce qu’elle fit en 1972). Jacques le prendrait mal. « Vous allez vous ridiculiser ! » (Il voulait dire « me ridiculiser ».) Mais son instinct dit à Bernadette Chirac qu’elle avait raison : c’était ainsi, et non en le poursuivant de regards lourds de femme trompée, qu’elle allait récupérer son mari, déjà célèbre pour ses conquêtes féminines.
En 1977, il serait élu maire de Paris. Durant plus de dix-huit années à l’Hôtel de Ville, et tout en multipliant les allers-retours en train ou, accompagnée de sa fille cadette, Claude, au volant de sa petite Peugeot rouge jusqu’en Corrèze, où elle serait élue au conseil général, elle s’imposerait par ses initiatives sur tous les terrains : création d’une fondation pour les Hôpitaux de Paris, qui allait financer, grâce aux opérations Pièces jaunes, plus de 14 000 projets dans toute la France ; Observatoire du patrimoine religieux ; association Le Pont Neuf, pour des échanges entre jeunes Français et jeunes des pays de l’Est, etc. On la verrait en imper et bottes en Corrèze discuter avec les paysans, mais aussi, en talons aiguilles et petit sac Chanel, inaugurer à Paris une exposition Soulages, se rendre à un concert de Barenboïm, ou dîner à l’invitation d’une association au côté de Philippine de Rothschild. Tant d’honneurs… mais aussi combien d’humiliations pour la fille d’aristocrates, née Chodron de Courcel, toujours prête à se dévouer pour l’infatigable séducteur Chirac, petit-fils d’un instituteur radical-socialiste franc-maçon de Corrèze, décrit par les futurs biographes comme « un grand garçon pressé qui fume comme un sapeur et s’impose par sa voix de stentor ».
 
« On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes »
Espérait-elle que l’entrée à l’Élysée allait changer son comportement ? Dès le 14 juillet 1995, deux mois après l’élection qui a sonné la victoire de Jacques Chirac sur le socialiste Lionel Jospin, l’épouse du nouveau président doit cruellement déchanter. Au déjeuner de jeunes qu’elle a organisé elle-même au palais, elle se voit barrer la route par un maître en communication, Jacques Pilhan, qui fut auparavant celui du président François Mitterrand : « Désolé, madame, mais vous n’êtes pas conviée, ça ferait trop “papa, maman et les enfants” ! » Sa propre fille Claude, devenue conseillère du président et à ce titre désignée aux standardistes de l’Élysée comme la seule « Mme Chirac », impose la même politique de communication. Sur six pages d’un numéro de Paris Match d’août 1997, on verra Chirac en vacances à l’île Maurice avec Claude et son petit-fils, Martin. « Le président est veuf ! » s’exclame Bernadette.
Elle souffre. Mais au fil des ans, elle a appris à résister. Je me souviens de ma première rencontre avec celle qui n’était encore que l’épouse du maire de Paris. Une épouse dont on ne parlait guère dans la presse, puisque les femmes d’élus voire de présidents ne méritaient, à l’époque, pas plus d’une demi-page sur quatre cents dans les ouvrages biographiques de ces hommes importants, qui n’auraient peut-être pas réussi sans elles… C’était en juin 1979, au Pré Catelan, un élégant restaurant du bois de Boulogne où l’on célébrait les plus belles roses de Bagatelle.
Pas un journaliste : les « femmes de… » ne les intéressaient pas encore. Mais l’allure décontractée de l’invitée du jour, sa robe à fleurs et la pointe d’humour qu’elle mettait dans toutes ses réponses en passant, un verre de champagne à la main, d’une table à l’autre, me firent penser qu’elle n’était pas celle que l’on croyait. « Madame, lui dis-je, j’aimerais beaucoup vous connaître. – Venez donc me voir en Corrèze. » Et voilà comment, un matin d’août, sous une pluie battante, je découvre le château de granit rose des Chirac. Très décontracté, en chemise hawaïenne, Jacques Chirac m’ouvre la porte et lance ses ordres. « Claude ! Tu nous donnes quelque chose à boire ? Vincent [Lindon, ami de Claude Chirac], la table de ping-pong est sous la pluie ! Mon pied au derrière si elle n’est pas rangée dans les cinq minutes ! » Pas facile, auprès d’un tel homme, d’exister ! Bernadette Chirac a donc décidé d’adopter le même style. Au bout de la longue table où nous déjeunons, elle ordonne à son tour : « Jacques Chirac, maire de Paris ! Vous nous passez un peu de champagne, s’il en reste ? » Le dessert expédié, nous partons faire la tournée des neuf communes enfouies sous les chênes et les châtaigniers. Pause-café sur les toiles cirées. « Non, pas de liqueur, lance-t-elle à ses électeurs paysans. Je ne suis pas comme mon mari, qui fait semblant ! » Au volant de sa voiture, elle se fait soudain plus grave : « Il y a tant de choses dont j’ai souffert », commence-t-elle. Elle parle de Marie-France Garaud, l’ex-conseillère de Georges Pompidou devenue maintenant celle de Jacques Chirac. « C’est une femme intelligente et pleine de charme. Mais elle a beaucoup de mépris pour les gens. Elle les utilise, puis elle les jette. Moi, elle me prenait pour une parfaite imbécile… » Une camionnette, surgie soudain dans un virage, lui fait faire une embardée. Bernadette Chirac redresse le volant et vérifie que je prends des notes sur mon carnet. « Son tort a été de ne pas se méfier assez de moi, poursuit-elle. On ne se méfie jamais assez des bonnes femmes. » Mon interview, publiée par le magazine Elle, fera beaucoup de bruit. Chirac m’appelle : « C’est Hiroshima ! », s’exclame-t-il dans un faux éclat de rire. Bernadette, elle, m’invite à un concert à l’Hôtel de Ville. Et puis, je serai « mise en quarantaine ». Durant plus de dix années, jusqu’à la présidentielle qui suivra le double septennat de François Mitterrand, je serai rayée des listes de la mairie de Paris. De loin, je suivrai cependant les accablants revers et finalement, en 1995, le succès électoral du candidat Chirac, tandis que Bernadette poursuivra ses combats à la fois pour les paysans de Corrèze et pour la vie culturelle parisienne. Je la retrouverai en auteure à succès d’un livre de souvenirs, Conversation (1), tiré à 300 000 exemplaires. Puis en « première dame », reçue avec les honneurs dans toutes les villes, où elle visite hôpitaux et crèches et mène son opération Pièces jaunes. Les Français se montrent émus de son courage de mère attentive à sa fille aînée mortellement malade, Laurence, mais aussi de ses visites à la Maison de Solenn, construite à Paris grâce à de généreux donateurs comme François Pinault. Partout où se rendra la femme du président, ils seront étonnés de la voir décrocher son téléphone cinq ou six fois par jour : Jacques Chirac l’appellera à tout propos, jusqu’à sa mort, le 26 septembre 2019, à 86 ans. Indispensable et orgueilleuse Bernadette ! L’historien Alain Decaux (décédé le 27 mars 2016) citait ce mot de l’épouse autrefois bafouée : « C’est moi qui ai fait élire mon mari ! » Loin d’en rire, leur fille, Claude, 63 ans, en parle avec une tendresse nouvelle. On se souviendra de l’avoir vue pousser sur son fauteuil roulant, jusqu’à Notre-Dame de Paris ressuscitée, une mère devenue si fragile. Avant, lors des obsèques, le 12 juin, à la basilique SainteClotilde, de rendre hommage à l’invincible Bernadette en contenant ses larmes.
1. Bernadette Chirac et Patrick de Carolis, Conversation, Plon, 2001.
Christine Clerc est journaliste politique et écrivain. Dernier ouvrage publié : Domenica la diabolique (Éditions de l’Observatoire, 2021)

© 01.11.2026

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