« Malraux espérait De Gaulle, le héros éternel »
Une fraternité d’esprits essentielle pour Malrauxpar Christine Alfarge,
Lors de sa retraite à Colombey, le général De Gaulle pensait toujours à l’avenir de son pays, il avait confié à André Malraux : « La France étonnera encore le monde…Si un nouveau sursaut doit se produire, il continuera ce que j’ai fait, et non ce qu’on aura fait après moi »
Il est très émouvant de penser que le général De Gaulle et André Malraux se reverront pour la dernière fois à la Boisserie, le 11 décembre 1969. À travers le chef de la France libre, André Malraux emportait le symbole de l’espoir.
L’alliance du grand écrivain et de l’homme d’action, écrivain lui aussi.
« La considération que le Général portait au miracle de l’écriture rejaillissait naturellement sur leurs auteurs. Tel est la source de l’intérêt particulier qu’il a porté à André Malraux. De surcroît, le passé politique de l’auteur de L’Espoir en faisait un homme de progrès, militant contre tous les totalitarismes et cet engagement représentait une garantie » écrivait Pierre Lefranc.
L’esprit français.
Le général De Gaulle avait su tirer les leçons du passé face à l’Allemagne, il fallait, écrivait-t-il au sujet de la France dans ses « Mémoires de guerre » : «lui assurer la sécurité en Europe occidentale, en empêchant qu’un nouveau Reich puisse encore la menacer. » Après les combats, gagner la guerre ne suffirait pas, le but que s’était fixé le général de Gaulle était de redonner à la France son éclat terni par la défaite de 1940. L’idée européenne vient de là, « Collaborer avec l’Est et l’Ouest, au besoin contracter d’un côté ou bien de l’autre les alliances nécessaires sans accepter jamais aucune espèce de dépendance. » C’est alors que de nombreux chefs d’Etats étrangers, présidents ou souverains se pressaient pour être reçus par lui, une « troisième voie » ouvrant de nombreuses aspirations à l’indépendance.
À travers son patrimoine, ses œuvres d’art et ses écrits, la France suscitait aussi l’intérêt, recueillant l’hommage de nombreuses communautés et de cénacles, un voyage au cœur de l’esprit français, privilégiant les échanges culturels entre les peuples pour se découvrir et pouvoir partager les arts et les connaissances.
Avec Malraux, les libertés ne subiraient aucune atteinte !
Tous ceux qui avaient rejoint le général De Gaulle en 1940, s’étaient manifestés par le sens du devoir, avec pour seule mission, faire face à l’ennemi. À travers le général De Gaulle, ils découvraient une force indomptable, tellement inespérée, « sauver l’honneur », c’est tout ce qui comptait. Jean Moulin fut de ceux-là, une vie au service de la France, prêt à tout auprès du général De Gaulle pour libérer le pays.
«Pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à la patrie. » s’exprimait André Malraux. La mémoire a cette lourde charge de faire connaître l’histoire pour ne jamais oublier, comme ce jour du 19 décembre 1964 marqué par le souvenir de la cruauté de l’homme, résonneront pendant longtemps au Panthéon, les mots empreints d’émotion d’André Malraux, l’amour du pays, la force de vaincre, le dévouement, le sacrifice.« Entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège » Malraux qui avait rencontré Jean Moulin, avant que celui-ci fut capturé par les Allemands, honore le grand résistant tout au long de son discours : « Monsieur le Président de la République, voilà donc plus de 20 ans que Jean Moulin partit, par un temps de décembre sans doute semblable à celui-ci, pour être parachuté sur la terre de Provence, et devenir le chef d’un peuple de la nuit. Sans cette cérémonie, combien d’enfants de France sauraient son nom ? Il ne le retrouva lui-même que pour être tué, et depuis, sont nés 16 millions d’enfants… ». Il terminera sur ces mots : « Aujourd’hui, jeunesse, puisses-tu penser à cet homme comme tu aurais approché tes mains de sa pauvre face informe du dernier jour, de ses lèvres qui n’avaient pas parlé. Ce jour-là, elle était le visage de la France. »
Un lien étroit entre Malraux et De Gaulle.
André Malraux fut toujours présent, il reste le seul des écrivains de grand renom à s’associer de près au gaullisme et le plus fidèle des Compagnons du général De Gaulle durant sa traversée du désert. Un lien profond d’amitié s’établit sans jamais se rompre entre les deux hommes. Ils parlaient ensemble d’égal à égal.
« Que le vent souffle plus ou moins fort, que les vagues soient plus ou moins hautes, je vous dois comme un compagnon à la fois merveilleux et fidèle à bord du navire où le destin nous a embarqués tous les deux… » Extrait d’une lettre adressée par le général de Gaulle à André Malraux, le 8 janvier 1966.
L’Amiral Philippe de Gaulle expliquait au sujet de son père, « qu’il avait trouvé en Malraux, le seul homme avec qui il respirait à la même hauteur. Qui comme lui avait le don de vision, l’intuition de l’histoire, le vrai sens de la grandeur. André Malraux était plus qu’un témoin. Il était au niveau du génie où le dialogue s’instaurait entre l’homme de l’Histoire et le voyant. C’est à ce niveau seulement qu’il faut chercher leurs rapports. »
« La culture domine tout » (Charles de Gaulle)
André Malraux défendait la notion d’héritage culturel, au nom de quoi la France devait retrouver son rôle en Europe. Pour lui, la culture incarnait l’expression de l’humanité et de sa créativité liée aux talents, à l’industrie, à la civilisation et aux valeurs, son influence sur la créativité étant un moteur d’innovation économique et sociale. « Il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd » écrivait Victor Hugo.
En 1958, au retour du général De Gaulle sur la scène politique, André Malraux est successivement nommé Secrétaire d’Etat, ministre délégué à la présidence du Conseil chargé de l’information ainsi que ministre chargé de l’expansion et du rayonnement de la culture française avant de prendre la direction du ministère des Affaires Culturelles. Il défendra vigoureusement le projet de la Constitution pour la Vème République, jusqu’à sa promulgation définitive.
L’héritage est toujours une métamorphose.
« L’art, c’est le plus court chemin de l’homme à l’homme »disait André Malraux. De Prosper Mérimée ou Victor Hugo, défendre le patrimoine, l’aimer à travers la culture, l’art et l’histoire qui font la grandeur du pays est essentiel. De la direction des Arts et des lettres à la direction de l’Architecture, le général De Gaulle souhaitait qu’André Malraux en eût la charge, le rayonnement culturel de la France retrouvait un relief extraordinaire et incomparable, soutenu par des lois de programmation pour la sauvegarde du patrimoine en ayant le souci de la création architecturale.
Ainsi, la loi Malraux du 4 août 1962, programmant le ravalement des grands monuments de Paris, l’inventaire général du patrimoine culturel, la création des Maisons de la culture, incarnait le symbole d’une époque, d’une pensée, d’une construction.
En 1964, lors de l’inauguration de la maison de la culture de Bourges, le général De Gaulle prononce un discours plébiscitant la place de la culture aux avant-postes. Il s’exprime ainsi « La culture domine tout, condition sine qua none de notre civilisation. »
L’art, c’est la connaissance, sans la connaissance, on régresse.
Il faut une ouverture sur les autres, l’éducation a tout son rôle, la transmission parentale, donner l’accès à la culture tel qu’André Malraux va le promouvoir lorsqu’il sera nommé ministre chargé des affaires culturelles en 1959 sera pour lui un objectif majeur, s’exprimant ainsi « le problème politique majeur de notre temps, c’est de concilier la justice sociale et la liberté, le problème culturel majeur, de rendre accessible les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes. » Nous devons être acteurs. Ne demandons pas ce que notre pays peut faire pour nous mais qu’est-ce que nous pouvons faire pour notre pays !
« La culture a longtemps été liée à une double notion de passé et d’élite. Il y a encore trente ou quarante ans, la culture était d’abord un savoir, un patrimoine de connaissances. » écrit Jean d’Ormesson. L’épanouissement des arts et de la culture est propre à une société qui accepte les contradictions, les provocations, l’inattendu, l’innovation, d’avoir un avis différent. C’est une société mature et ouverte qui joue un rôle essentiel dans le développement de la créativité.
La réalisation par Chagall d’une fresque monumentale pour orner le plafond du Palais Garnier symbolise cette abondance créatrice de l’artiste. À la demande d’André Malraux en 1962, ce sublime chef-d’œuvre inauguré le 23 septembre 1964, fit le bonheur de Georges Pompidou, Premier ministre de De Gaulle : « Ce plafond dépasse mes espérances. Il introduit dans l’Opéra la couleur et la lumière, quelque chose de neuf. Il rendra à cette salle un attrait plus vivant. »
La préservation de la démocratie rend possible cette expansion de la culture et des arts à condition de budgets culturels suffisants, à l’investissement dans des projets audacieux, à une action culturelle favorable à toutes les catégories de la population sans favoriser l’élitisme. Pour André Malraux« La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert. Eh bien, conquérez-la ! » disait-il. Pour que la pensée se déploie et que les arts se renouvellent, la connaissance doit être donnée dès le plus jeune âge pour affirmer la possibilité d’expression à chacun et guider les esprits vers la créativité, la confrontation des idées et le façonnement d’un esprit critique.
Extrait du discours de Victor Hugo, 11 novembre 1848 à l’Assemblée Nationale.
« Eh bien, la grande erreur de notre temps a été de pencher, je dis plus, de courber l’esprit des hommes vers la recherche du bien-être matériel, et de les détourner par conséquent du bien-être religieux et du bien-être intellectuel. »
L’art est le reflet de l’homme, l’instrument de l’acceptation dans la diversité, un pont dans la différence. L’art peut maintenir les liens, l’ambition des échanges tant nationale qu’internationale, tel le Louvre d’Abu Dhabi réalisé par Jean Nouvel « le musée est une partie de la vie. Il ne doit pas être un espace clos » dit-il, il est la présentation de la civilisation humaine, c’est un espace national, universel.
Notre valeur n’est pas indexée sur ce que nous sommes ou sur nos origines, elle est déterminée par nos actions. C’est ce que nous aimons qui nous anime et nous pousse à agir. Ce que nous léguerons sera notre souvenir. Le sens de notre vie peut nous conduire à la gloire comme à l’oubli. À nous de prendre le bon chemin. Être plus qu’un habitant de la terre, un acteur de la civilisation. La culture, les arts, et la créativité sont des moteurs pour être portés par toutes les générations éduquées aux fondamentaux. Au temps de la traversée du désert, Albert Camus quittant le général De Gaulle lui demandait en quoi, à son avis un écrivain pourrait servir la France : « Tout homme qui écrit (un temps), et qui écrit bien, sert la France. »
« La création m’a toujours intéressé, plus que la perfection »disait André Malraux.
L’homme n’est plus au centre de tout, la créativité doit être capable de se mettre au service d’une humanité courant à sa perte si elle ne rétablit pas les équilibres.
La créativité appelle toujours une certaine idée de l’utile et de l’agréable que les autres viendront toujours s’approprier, valider ou rejeter, discuter et enrichir. Oui, la culture, les arts et la créativité peuvent favoriser le partage, le lien affectif et social, et par conséquent, participer au recul des replis identitaires de toutes sortes, des égoïsmes.
Si la culture, les arts et la créativité portent vers le lien social, ils peuvent aussi cultiver ce lien dans l’entre soi de la classe sociale. Pour qu’ils soient pleinement des moteurs de civilisation et à fortiori pour qu’ils le restent, il faut une volonté politique. Elle doit se préoccuper de créer les conditions pour la réception des arts, de la culture, dans toute la population, de lutter contre la précarité sociale qui rive les individus à un quotidien de survie où, les arts, la culture et la créativité peuvent être perçus comme d’insolents privilèges. Le général De Gaulle avait avant tout l’ambition que chaque Français ait sa place, à condition de s’en donner les moyens notamment l’accès à la culture. « Il ne s’agit pas de contraindre à l’art les masses qui lui sont indifférentes, il s’agit d’ouvrir le domaine de la culture à tous ceux qui veulent l’atteindre. Autrement dit, le droit à la culture, c’est purement et simplement la volonté d’y accéder »écrivait André Malraux.
« Si l'art n'a pas de patrie, les artistes en ont une » (Camille Saint-Saëns)
La culture est la possibilité même de créer, de renouveler, de partager des valeurs, le souffle qui accroît la vitalité de l’humanité. La culture, les arts et la créativité font appel à notre esprit et notre imagination. L’exploitation de ces facultés permet à l’homme de s’enrichir et de réfléchir. Lorsqu’il est confronté à d’autres cultures, d’autres individus, il vérifie ses propres connaissances et peut échanger de façon constructive.
Il n’y a rien de pire que l’obscurantisme et l’esprit borné. L’ignorance est un fléau. De tous temps et en tous lieux, l’on constate la créativité de l’humain à travers les arts et la culture. Les échanges culturels entre les peuples sont souvent prétexte à se découvrir, à partager les arts et les connaissances.
L’art et la culture peuvent contribuer de façon capitale à la réalisation d’objectifs qui réconcilient la création de richesse avec le développement durable et le respect des valeurs humanistes communes. Et demain ? Nous avons tous un rôle à jouer en tant que citoyens et consommateurs pour reconnaître la capacité de la culture et de la créativité à nous aider à inventer de nouvelles manières, plus durables, de vivre et de travailler ensemble.
Le rôle culturel de la France en Europe.
« Nous considérons que la valeur fondamentale de l’artiste européen, à nos plus grandes époques, depuis les sculpteurs de Chartres, jusqu’aux grands individualistes, de Rembrandt à Victor Hugo, est dans la volonté de tenir l’art et la culture pour l’objet d’une conquête » écrivait André Malraux qui défendait la notion d’héritage culturel, au nom de quoi la France devait retrouver son rôle en Europe. Pour lui, la culture incarnait l’expression de l’humanité et de sa créativité liée aux talents, à l’industrie, à la civilisation et aux valeurs, son influence sur la créativité étant un moteur d’innovation économique et sociale. « Il faudrait faire pénétrer de toutes parts la lumière dans l’esprit du peuple, car c’est par les ténèbres qu’on le perd » écrivait Victor Hugo.
Le multiculturalisme européen est aussi une chance pour stimuler la créativité. La diversité des cultures en Europe, l’histoire et la géographie sont des sources majeures de créativité. L’autre défi pour l’Europe est d’exploiter au mieux sa diversité culturelle dans le contexte de la mondialisation. L’avenir de l’Europe dépend de sa faculté à transcender les identités locales pour tirer le meilleur parti de la créativité mais aussi pour assurer la présence des diverses identités locales dans un contexte international. Selon Milan Kundera « Qui d’ailleurs est vraiment bouleversé, atteint, abîmé par l’effacement de la culture européenne ? Il y a malgré tout deux victimes qui doivent en souffrir, d’abord, bien sûr, la philosophie et l’art eux-mêmes. Et puis, la France. Car l’autorité exceptionnelle de la France dans les deux, trois derniers siècles était due à la place privilégiée que les œuvres culturelles occupaient dans la vie de l’Europe. Parce que l’amour de la France ne résidait jamais dans une admiration des hommes d’État français, jamais dans une identification à la politique française ; il résidait exclusivement dans la passion pour la culture de la France, pour sa pensée, pour sa littérature, pour son art ».
« Quant à vous Compagnons, puissent les vieilles mains de notre pays meurtri, et que tant de nations regardent encore tâtonner dans l’ombre, être une fois encore les accoucheuses de l’esprit ! L’esprit européen a perdu une longue et absurde bataille, mais aussi longue et aussi absurde que soit cette bataille, l’esprit que vous incarnez ici, comme au 18 juin, n’a pas encore perdu la guerre » écrivait André Malraux dans son discours du 5 mars 1948.
Cet héritage culturel est entre nos mains, il est notre avenir !
*Christine ALFARGE Secrétaire générale de l'Académie du Gaullisme.
© 01.03.2026