Histoire militaire
Ce que la France doit encore aujourd’hui à la Libération
par Claude FRANC,
Outre le recouvrement du territoire, libre de toute présence ennemie, la Libération a été marquée par un certain nombre de mesures dont certaines et non des moindres perdurent encore, quatre-vingts ans plus tard. Cet anniversaire est l’occasion de les rappeler, dans des domaines aussi différents que sont les institutions, le système économique ou l’organisation du commandement militaire dans un cadre interallié.
Bayeux, symbole des nouvelles institutions.
Le général de Gaulle ne s’est pas rendu à Bayeux par hasard quelques jours après le débarquement. Il s’agissait en fait du premier chef-lieu d’arrondissement à avoir été libéré, Caen, chef-lieu du département du Calvados, ne tombant qu’à la mi-juillet. À défaut de pouvoir introniser le nouveau préfet du Calvados, le chef du Gouvernement provisoire est donc venu installer le sous-préfet de Bayeux. Ce geste revêtait une double signification en termes de retour de la souveraineté française : vis-à-vis des Alliés d’une part, pour leur signifier que la France était « chez elle » dès lors que son territoire se trouvait libéré, et qu’il ne pouvait être question d’une quelconque prise en charge des pouvoirs publics nationaux par aucune administration militaire alliée que ce soit ; vis-à-vis des instances de la Résistance d’autre part, notamment le Conseil national de la Résistance (CNR), pour bien leur signifier que la seule autorité légitime qui soit était bien le Gouvernement provisoire et ce, indépendamment des sacrifices qui avaient pu être consentis par la Résistance. C’est pourquoi, le 16 juin 1946, ayant quitté volontairement les charges du pouvoir, le général de Gaulle est venu exposer, dans un grand discours public, sa vision des institutions qui devaient régir le fonctionnement du pays, alors que l’Assemblée constituante était l’objet de débats qui visaient à établir, non pas un régime parlementaire, mais un régime d’assemblée au sein duquel les partis pourraient imposer leurs vues. C’est à cette dérive que venait s’opposer le général de Gaulle en proposant un régime parlementaire, certes, mais dont la stabilité serait assurée par le mode de scrutin uninominal à deux tours, gage de l’existence d’une majorité dégagée par les élections et garantie par une moindre dépendance du gouvernement vis-à-vis de l’Assemblée. C’est bien évidemment sur ces bases que fut rédigée la Constitution de 1958. Sur le plan des institutions, même s’il a fallu attendre douze ans avec l’avatar de la IVe, la Constitution de la Ve République était tout de même, par le discours de Bayeux interposé, dans les cartons de la Libération, dès 1946. Il est vrai qu’elle a connu une modification majeure en 1962 par l’élection du président de la République au suffrage universel, voulue par le général de Gaulle et approuvée à une large majorité par voie référendaire.
Les mesures économiques et sociales, le Programme du CNR.
Le CNR, institué par Jean Moulin en 1943 à la demande du général de Gaulle, réunissait les grands mouvements de Résistance, les partis politiques et les centrales syndicales reconstitués. Ses membres se sont tous placés de façon unanime et très explicite sous l’autorité du Général, ce qui lui assurait une légitimité politique incontestable, au moment où il allait s’embarquer pour Alger afin d’y exercer le pouvoir. Parmi les mesures à prendre dans le cadre de la Libération, outre celle concernant l’ordre public, le CNR a également publié une ordonnance le 15 mars 1944 (en pleine Occupation et en avance de phase par rapport à la Libération) portant sur les mesures économiques et sociales. Ce document, sorte de programme de gouvernement a été conçu et rédigé en dehors de l’Assemblée consultative, siégeant alors à Alger dans le cadre du Comité français de la libération nationale (CFLN), présidé par de Gaulle et qui devait se transformer en Gouvernement provisoire le 3 juin 1944. Il n’en demeure pas moins qu’une majeure partie des mesures qu’il a alors préconisées ont été réellement appliquées à la Libération, dont certaines perdurent encore. Compte tenu de l’éventail de la représentation des membres du CNR, son « programme » a en fait été adopté par la quasi-totalité de l’éventail politique représenté dans la Résistance (Joseph Laniel, qui avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain le 10 juillet 1940, parangon de la droite française avant-guerre y représentait l’Alliance démocratique, vieux parti de la droite modérée d’avant-guerre). Ce que l’on désigne comme étant « le programme du CNR » correspond aux mesures politiques, économiques et sociales préconisées par le CNR et qui allaient devenir une espèce de guide des réformes mises en œuvre par le Gouvernement provisoire et sont rappelées par le général de Gaulle lors de son discours au Palais de Chaillot, dans la semaine qui a suivi la Libération de Paris, même s’il évite soigneusement d’en indiquer l’origine. Ces mesures vont être mises en œuvre par le Gouvernement provisoire.
Non dissous et devant perdurer jusqu’en 1947, le CNR organise un vaste rassemblement au Vel d’Hiv le 7 octobre 1944 au cours duquel il fait acclamer par la foule présente le « programme ». Évidemment, la première mesure préconisée, d’ordre politique, le rétablissement du suffrage universel n’a donné lieu à aucune discussion, sauf qu’il était réellement universel, à savoir qu’il était ouvert à la fois aux femmes et aux militaires. Il s’agit ici d’un cas unique de longévité des principes qui ne se retrouve que dans l’organisation administrative de la France par le Premier Consul entre 1800 et 1804. Au moment de la Libération, la SFIO ainsi que la CGT réunifiée se montrent les partisans les plus résolus de ce programme. Léon Blum considère
les nationalisations non pas seulement comme des mesures socialistes, mais également patriotiques. Quant aux communistes, ils se rallieront à ce programme après le retour de Maurice Thorez et la dissolution des milices patriotiques. Quant à la troisième grande tendance politique de la Résistance, la démocratie chrétienne, représentée par le MRP, il évoque les nationalisations comme une « libéralisation de l’économie ». Ainsi, de Thorez à Bidault, il existait un large consensus pour transformer le programme du CNR en mesures concrètes. Les mesures économiques relevaient de ce qui sera dénommé le « planisme », et ont essentiellement concerné les grandes nationalisations de l’après-guerre. Ce furent : – Le 13 décembre 1944, l’institution des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais. – Le 18 décembre, la prise sous contrôle de l’État de la marine marchande. – La nationalisation « punitive » de Renault et sa transformation en régie nationale. – Le 22 février 1945, l’instauration des comités d’entreprise (valorisés en 1982 par la loi Auroux). – Le 26 juin 1945, le transfert à l’État des actions d’Air France. – Le 4 octobre 1945, la promulgation de l’ordonnance de base sur la Sécurité sociale. – Suivront, le 2 décembre 1945, la nationalisation de la Banque de France et de quatre grandes banques de dépôt, puis, le 18 janvier 1946, la nationalisation de l’électricité et du gaz avec la création d’EDF et de GDF. Toutefois, la grande mesure, attendue par tout le monde, sera l’acte de naissance de la Sécurité sociale incluant la « retraite des vieux ». C’est de cette mesure que datent deux fonctionnements qui perdurent encore de nos jours : la cogestion de la Sécurité sociale par les syndicats et le principe de la répartition pour les retraites, même si l’âge de départ en retraite a donné lieu, depuis 1981 à des réformes enfantées dans la douleur. Un grand principe du Programme du CNR a toujours irrigué le système économique national, le maintien d’un service public fort. L’organisation du commandement militaire interallié Lorsque l’Otan, en tant qu’organisation militaire du Traité de Washington, fut mis sur pied en 1950 en regroupant les armées des États-membres, immédiatement, l’organisation du commandement fut directement démarquée de celle qui avait prévalu lors de la campagne de la Libération de l’Europe. Ce n’était aucunement l’effet du hasard, puisque le premier SACEUR, Eisenhower, était l’ancien commandant suprême interallié de 1944-1945. Le principe en était une intégration – joint – des armées nationales au sein d’un ensemble multinational. Le SACEUR ne commandait pas des armées nationales, comme ce fut le cas de Foch en 1918, mais des théâtres d’opérations (AFNORTH, AFCENT et AFSOUTH) commandements interarmées et intégrés. Cette notion d’intégration, combattue par le général de Gaulle après 1958 au nom de l’indépendance nationale, a perduré après la chute du Mur en 1989 et continue à être la règle de fonctionnement de l’Otan. On la retrouve à l’échelon central à SHAPE à Bruxelles ainsi que sur les théâtres où les forces de l’Otan se déploient, comme ce fut le cas de l’ISAF en Afghanistan au début du siècle.
Ainsi, fait extraordinaire, dans des domaines aussi différents que les institutions nationales, les grandes orientations économiques et sociales ou le commandement militaire interallié, la France se trouve toujours régie par des principes qui ont été émis ou qui ont fait leurs preuves lors de la Libération.
*Claude FRANC : Saint-cyrien de la promotion Maréchal de Turenne et breveté de la 102e promotion de l’École supérieure de Guerre, colonel en retraite, auteur de plusieurs ouvrages sur la Grande Guerre et d'articles dans la presse militaire et civile spécialisée. Actuellement chargé de mission au Centre de doctrine et d'enseignement du commandement (CDEC).CC
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