« ACCOMPLIR LE GAULLISME »
par Christine Alfarge,
« Ce qui nous réunit, c’est cela même qui remplît l’âme de notre peuple : soucis pour la France menacée, volonté de surmonter les périls, espérance à la pensée que la nation va sortir du marasme affreux où les partis la tiennent enlisée, suivre enfin la route du salut. » s’exprime Charles De Gaulle en 1951.
Au lendemain de la libération, l’épreuve du redressement économique et social de la France était la mise en œuvre de grandes réformes voulues par le général de Gaulle, s’appuyant sur le programme du conseil national de la résistance. Pour lui, la question d’ordre social était avant tout d’agir pour préserver la cohésion entre les Français.
La France est à un moment charnière de son histoire sociale.
Il s’agit de l’avenir et de la prospérité du pays. Protéger les Français face à toute décision précipitée impactant leur travail, leur santé, leurs moyens financiers, est primordial. C’est la France que le général De Gaulle et le Conseil national de la Résistance nous ont léguée.
Le défi économique de 1958.
À son retour aux affaires, les finances de la France, sa monnaie, avaient atteint un seuil catastrophique. Tel était le défi qui se présentait au général De Gaulle qu’il relèvera avec persévérance et rigueur, la confiance des Français lui étant acquise à travers la mise en place des institutions, ils suivront le général sur le chemin du redressement du pays. Dès le 30 janvier 1959, le général de Gaulle annonçait que le vent était favorable au pays, « il a la chance » disait-il, « la belle et bonne chance que notre peuple a parfois rencontrée, voici qu’elle s’offre de nouveau…Une France toute neuve reprend le cours de l’histoire… Mais pour qu’elle trouve sa base solide sur quoi bâtir sa puissance, nous devons mettre en ordre, largement et profondément, finances, monnaie, économie… »
Quelle direction donnera-t-il à l’effort économique ?
Selon la pensée du général de Gaulle, notre pays doit vivre avec son temps. « Pour produire beaucoup, pour le faire à des conditions qui facilitent les échanges, pour renouveler constamment par l’invention ce qu’il fabrique dans ses usines et récolte dans ses champs, il lui faut se transformer à mesure et profondément. » Charles de Gaulle a montré sa volonté de faire bouger tous les leviers, expansion, productivité, concurrence, concentration, vont s’imposer à l’économie française. Pour faire rayonner la France, « il ne suffit pas à l’industrie, à l’agriculture, au commerce, de fabriquer, récolter, échanger toujours autant, il faut qu’ils fabriquent, récoltent, échangent de plus en plus. » écrira le général de Gaulle dans ses Mémoires.
Le plan ou l’ardente obligation, la volonté du général De Gaulle.
L’ambition économique du général de Gaulle sera, à travers le Plan, de fixer les objectifs et les priorités pour les années qui suivront. Selon lui, « Il ne suffit pas de faire bien ce que l’on fait, il faut le faire mieux que les autres. » Au moment où il reprend la charge du pouvoir, le général de Gaulle se trouvait devant le traité de Rome du 25 mars 1957 que l’Allemagne, l’Italie, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et bien sûr la France avaient signé, dans lequel il était question d’un accord économique pour instituer un marché commun entre les six. Cet accord avait été ratifié, le 9 juillet 1957, par le Parlement français.
Quelle va être l’attitude du général de Gaulle ?
Face à la concurrence internationale, il ne voulait pas que nos entreprises soient en reste, le général voulait leur donner une impulsion forte, les inciter à devenir plus compétitives notamment en travaillant ensemble. Il se résoudra au Marché Commun pour aller vers la suppression des douanes entre les Six, libérer le plus largement possible les échanges commerciaux, dans l’intérêt de son pays.
Le développement de l’hyperpuissance américaine depuis la fin de la guerre, notamment dans le domaine économique, est une réalité dont le général de Gaulle tiendra principalement compte en acceptant la mise en œuvre du Marché commun. Il ne manquera pas de dire le 14 janvier 1963, concernant l’Angleterre et son refus des contraintes du Traité de Rome : « En raison de ses attaches avec les anciennes colonies de l’Empire, de ses sources d’approvisionnement, Londres souhaite adhérer au Traité sans en respecter les règles qui seraient trop contraignantes pour elle. »
Le général de Gaulle était sûr que l’Angleterre entrant dans le Marché commun, poserait problème, freinerait la construction de l’Europe économique et politique. Il lancera aux Anglais : « Quand on parle d’économie et à plus forte raison quand on en fait, il faut que ce que l’on dit et ce que l’on fait soit conforme aux réalités, parce que sans cela, on va à des impasses, et même, quelques fois à la ruine. »
Il s’agissait également de s’adapter par des investissements publics et privés à la modernisation des outils de production, comme il l’écrira dans ses Mémoires « les dépenses de développement dépasseront toujours celles de fonctionnement, tels la recherche fondamentale, l’espace, l’atome, l’aviation, l’informatique, … » des activités de pointe à partir desquelles la notion de progrès prend tout son sens. Et bien sûr, la monnaie, reflet de la santé économique et du crédit, favorisant l’esprit d’entreprise et la paix sociale. Elle reste le critère indispensable de notre influence internationale et notre indépendance.
Pour le général De Gaulle, le progrès ne s’arrêtait pas seulement à l’économie. « Le système social qui relègue le travailleur, fût-il convenablement rémunéré, au rang d’instrument et d’engrenage, est, suivant moi, en contradiction avec la nature de notre espèce, voir avec l’esprit d’une saine productivité » écrira-t-il. Combien de Français se souviennent que le général de Gaulle est à l’origine de la création des comités d’entreprise, d’ouvrir la porte à la participation, sa volonté, l’intéressement des travailleurs aux bénéfices, mettant en lumière la contribution de chacun à l’effort rémunéré avec équité, source de bonheur et de sérénité ?
Le général de Gaulle avait le peuple de sa politique.
« Le problème politique majeur de notre temps, c’est de concilier la justice sociale et la liberté ; le problème culturel majeur de rendre accessible les plus grandes œuvres au plus grand nombre d’hommes… » écrit André Malraux.
Achevant son œuvre monumentale du redressement économique de la France, Charles de Gaulle avait avant tout l’ambition que chaque Français ait sa place, à condition de s’en donner les moyens dans tous les domaines notamment l’accès à la culture, répondre en priorité à leurs besoins sur les logements, les hôpitaux, les écoles, afin d’assurer le bien-être et l’équilibre familial.
La démographie, socle de la politique familiale du général De Gaulle.
Face au risque de rabotage auquel est aujourd’hui confrontée la politique familiale de la France, il faut raviver l’esprit et la flamme du général De Gaulle. Un pays s’appauvrit quand il n’y a pas la volonté d’encourager la natalité à travers une politique familiale forte. Si l’universalité des droits est un volet important de sa politique familiale, cette dernière repose principalement sur l’évolution démographique de notre pays. En dotant la France d’un institut d’analyses démographiques, l’INED dirigé par Alfred Sauvy, le général de Gaulle conduit une politique familiale avec tous les moyens matériels et moraux pouvant contribuer à l’accroissement quantitatif et l’amélioration qualitative de la population. La démographie joue aussi un rôle de prospection, quelle sera l’évolution du nombre d’habitants dans les années à venir ? C’est une question politique portant notamment sur le sujet majeur des régimes de retraite.
La question démographique est au cœur du système des retraites.
La démographie a un rôle fondamental pour les futures générations, soulevant les problèmes, suggérant les solutions, avec les leviers adéquates pouvant être mis en place, indispensables pour éclairer l’avenir. Alfred Sauvy écrira : « La France a gagné la bataille de la natalité en 1946, sans y gagner celle de la jeunesse et de la vie. » Dès 1945, le Général De Gaulle, paternel et patriote, souhaite « douze millions de beaux bébés ». Le pays bénéficie de ce renouveau démographique culminant dès 1950. La montée des jeunes a des effets positifs sur l’économie, augmentant la demande sur les logements, équipements, alimentation, vêtements, éducation, santé, loisirs.
La période de 1997 est essentielle.
L’universalité des droits concernant les allocations familiales est remise en cause, les communistes sont contre, le gouvernement Jospin fait marche arrière quelques mois plus tard, rétablissant le principe d’universalité tout en abaissant le quotient familial. La diminution des allocations familiales sous le quinquennat Hollande, la baisse du quotient familial pour les plus aisés avec une modulation des aides à l’accueil des jeunes enfants poursuivie au-delà avec un nouvel abaissement du plafond des ressources donnant droit au versement de l’allocation de base pour les parents de jeunes enfants, vont pénaliser les classes moyennes très durement.
Selon Gérard-François Dumont : « Les évolutions de la natalité depuis quarante ans suivent celles de la politique familiale. Les effets des mesures prises depuis 2012 ont commencé à se faire sentir en 2016 et cela s’aggrave en 2017. Il ne faut pas oublier la baisse des dotations aux collectivités locales réticentes à développer l’accueil des jeunes enfants. Les difficultés, pour concilier vie familiale et vie professionnelle, sont très grandes. »
Peut-on espérer un retour à la fécondité ?
Selon Gérard-François Dumont : « Le gouvernement ne s’inquiète pas, il n’y a pas un mot sur la politique familiale dans la lettre du 13 janvier 2019 du président de la république aux Français. La fin de la taxe d’habitation est une catastrophe, avec des enfants, l’abattement est supprimé. Il y a aussi la décision d’allonger le congé paternité, le prélèvement à la source remettant en cause la solidarité dans le couple, l’objectif de supprimer le quotient familial, perte de la logique et de la complémentarité, l’impôt est lié à l’individu mais pas à la situation familiale. Il est essentiel de faire un diagnostic, cela révèle surtout une mauvaise situation pour espérer un retour à la fécondité. »
Sans politique nataliste de la France, l’équilibre entre actifs et retraités se posera à nouveau, l’âge de départ en inactivité à 64 ans étant une variable d’ajustement n’apportant aucune solution ni garantie pour protéger le système par répartition.
L’avenir du système par répartition est une conquête sociale.
Le programme du Conseil national de la résistance instaurait très clairement le principe de retraite par répartition pour que les plus démunis bénéficient d’une retraite décente, à la différence de la capitalisation où chacun épargne pour sa retraite au regard de ses possibilités. Le système par répartition représente une solidarité entre générations, alors que le système par capitalisation correspond à une logique individuelle.
Répartition ou capitalisation ?
Aujourd’hui, l’avenir du système par répartition est en jeu, visé par des fonds de pension tournant le dos au principe de solidarité et mauvais pour l’économie française parce qu’ils introduisent une primauté spéculative dans les entreprises. Quel avenir radieux pour les Français ! Proposer de diminuer en partie la dette publique par la capitalisation des retraites ou leur désindexation à partir de 2027, le gaullisme social combattra toujours cette idée conduisant quoi qu’on en dise à l’appauvrissement des citoyens.
La France se gouverne par la confiance.
Le gouvernement a décidé de reporter l’âge de départ, ce qui revient avant toute chose de faire travailler plus tard ceux qui ont commencé plus tôt, une décision injuste et inacceptable. Pourquoi ce choix ? Pas d’autres solutions, vraiment ?
- Mettre à contribution les entreprises
- Fiscaliser l’épargne salariale
- Augmenter légèrement les cotisations
- Taxer le capital
Il y a deux conceptions différentes, le revenu différé ou le salaire continué.
Dans une perspective libérale, la retraite, c’est du revenu différé. Toute leur vie, les travailleurs consacrent une part de leur salaire aux cotisations retraite et quand ils sont trop vieux pour travailler, ils touchent une pension qui dépend de ce qu’ils ont cotisé au cours de leur vie et qui leur permet de bénéficier d’une période de repos et de loisir avant la fin.
Mais il y a une autre manière de voir les choses qui consiste à envisager la retraite non comme du revenu différé mais comme la continuation du salaire au long de la vie. La collectivité décide de se cotiser pour que tous les travailleurs à un moment de leur existence puissent bénéficier d’un temps libéré. Les individus continuent de percevoir un salaire qui leur permet de décider eux-mêmes de quelle façon ils veulent être utiles, contribuer, exister au sein de la société.
En France, au lendemain de la seconde guerre mondiale, c’est assez largement le deuxième modèle qui s’impose et ça a des conséquences pratiques, c’est pour ça qu’on a par exemple décidé de calculer le montant de pensions de retraite sur les six derniers mois des fonctionnaires et les dix meilleures années des salariés pour que leur retraite soit une continuation de leur meilleur salaire, à l’époque, on a indexé les pensions de retraite sur les salaires pour que le pouvoir d’achat des retraités suive la même évolution que celui des autres salariés.
La décision d’avancer l’âge de la retraite à soixante ans a été prise pendant le septennat de François Mitterrand, pour que les travailleurs disposent d’un temps de liberté toujours plus grand dans la société et contribuent à ce que la France bénéficie d’un réseau associatif dont un tiers des retraités sont bénévoles dans une ou plusieurs associations, l’équivalent de 90 000 emplois temps plein. C’est là que repose une partie de nos vies familiales en France, les grands-parents assurent vingt-trois millions d’heures de garde d’enfant par semaine, autant que les heures des assistantes maternelles.
Les réformes qui se sont succédé depuis les années 90, ont visé à détricoter cette conception initiale de la retraite. Les pensions aujourd’hui ne sont plus indexées sur les salaires mais sur les prix, elles augmentent donc moins vites. Dans le privé, elles ne sont plus calculées sur les 10 meilleures années mais sur les 25 dernières. Les salariés sont de plus en plus incités à prendre une épargne complémentaire. Cela va dans le sens d’une conception libérale de la retraite, il en va de même pour la réforme actuelle.
L’objectif inavoué de la réforme est clair : le passage progressif à un régime par capitalisation.
En exigeant que ce soit les travailleurs qui en travaillant davantage équilibrent à eux seuls les déficits du système, le gouvernement assure et assume sa conception des retraites comme un revenu différé et tant pis quand vous pouvez ainsi vous arrêter, vous êtes trop malades ou trop abîmés ou fatigués pour utiliser votre temps comme vous l’auriez voulu. Au contraire, le gouvernement aurait pu décider ce que la France a fait durant toute la seconde moitié du XXème siècle, c’est-à-dire augmenter progressivement et très légèrement les cotisations des salariés ou des entreprises sur de longues années pour préserver ce temps libéré.
Est-ce que cette vision sociétale nous convient ? C’est à chacun d’entre nous qu’il appartient de le décider. La liberté est une conquête sociale qui n’a rien à voir avec un projet libéral.
« Le peuple français doit trancher lui-même dans ce qui est essentiel à son destin. » écrivait le général De Gaulle dans ses Mémoires.
*Christine ALFARGE Secrétaire générale de l'Académie du Gaullisme.
© 01.10.2026