"Colombey, le jour où le souffle de la France
s’arrêta un instant."
« Jamais las de guetter dans l’ombre les lueurs de l’espérance »
Charles De Gaulle.
par Christine Alfarge,
Il y a cinquante-cinq ans, en ce sombre mois de novembre 1970, tous les peuples du monde partagent le deuil des Français lorsqu’a été connue la mort de Charles De Gaulle. Tout cela n’est-il pas l’expression d’une certaine grandeur ?
« Il existe une éloquence des actes qui n’est point celle de la parole, bien qu’elle la suscite souvent, l’appel du 18 juin lui appartient. » écrivait André Malraux, l’ami fidèle du général De Gaulle.
Lors de sa retraite à Colombey, le général De Gaulle pensait toujours à l’avenir de son pays, il avait confié à André Malraux : « la France étonnera encore le monde… Si un nouveau sursaut doit se produire, il continuera ce que j’ai fait, et non ce qu’on aura fait après moi ».
Quelle aurait été la France sans De Gaulle?
Dans les circonstances exceptionnelles de juin 1940 où l’état ne jouait plus son rôle, laissant le pays sombrer dans un chaos inouï, le courage et la volonté du général De Gaulle de surmonter les difficultés a changé le cours des choses.
« Il a rendu à la France une force liée à lui, et d’abord à notre faiblesse » [...] « Il y a dans son prestige, maints éléments rationnels, il a été le libérateur, le solitaire vainqueur, l’intraitable, la résurrection de l’énergie nationale et par conséquent l’espoir, même en 1958…il portait la France en lui. » écrivait André Malraux.
Qu’est-ce qui fait du général De Gaulle un personnage légendaire ?
Lorsque la mémoire combattante cesse d’être comprise, elle ne vit plus dans les esprits, le général De Gaulle voulait absolument écrire lui-même l’histoire vécue dans ses Mémoires : « Là, pour penser, je me retire. Là, j’écris les discours qui me sont un pénible et perpétuel labeur. Là, je lis quelques-uns des livres qu’on m’envoie. Là, regardant l’horizon de la terre ou l’immensité du ciel, je restaure ma sérénité ». Il souhaitait partager la réalité de la guerre avec son cortège de souffrances pour que les Français n’oublient pas les heures les plus sombres de notre histoire où résistèrent tant d’hommes et de femmes au péril de leur vie en délivrant le pays du joug nazi. Nous savons avec émotion et reconnaissance combien le courage, le sacrifice de tous ces hommes et toutes ces femmes nous ont permis d’être libres aujourd’hui.
Le général De Gaulle a toujours montré une volonté de rassemblement pendant la guerre, dès la libération en 1944, il évite la guerre civile, pour réconcilier la politique, il ramène le consensus, dans son mouvement politique en 1947, lors de son retour au pouvoir en 1958 où André Malraux est successivement nommé Secrétaire d’Etat, ministre délégué à la présidence du Conseil notamment chargé de l’information, ministre chargé de l’expansion, du rayonnement de la culture française avant de prendre la direction du ministère des Affaires Culturelles. « C’est vous qui avez imposé le mot gaullisme, non ? Qu’entendiez-vous par là au début ? demande De Gaulle à Malraux. « Pendant la Résistance, quelque chose comme les passions politiques au service de la France, en opposition à la France au service des passions de droite ou de gauche. » dit Malraux. « Mais pour moi, répond le général De Gaulle, quand j’ai accepté le mot, assez tard, c’était l’élan de notre pays, l’élan retrouvé. Selon sa volonté, tout sera écrit dans ses Mémoires d’espoir.
Malraux espérait De Gaulle.
« Malraux ne concevait la vie que comme une rencontre de héros aux prises avec toutes les forces contraignantes. Il est évident que De Gaulle répondait à cette vision de l’individu luttant quasi seul contre une adversité écrasante. De surcroît, Malraux ne connaissait pas ce combattant auquel il conférait de loin, par l’imagination, une dimension épique. » s’exprimait Pierre Lefranc lors d’un entretien.
Mais qu’aurait fait De Gaulle sans Anne et Yvonne ?
Fille benjamine du Général et personnage clef de sa vie, l’influence d’Anne De Gaulle était immense. Le général De Gaulle n’était pas qu’une grande figure de l’Histoire française, c’était aussi un père de famille, un mari, il parlait ainsi « Sans Anne, peut-être n’aurais-je jamais fait ce que j’ai fait. Elle m’a donné le cœur et l’inspiration ».
Son épouse, Yvonne De Gaulle était consciente de son rôle actif dans des actions de solidarité, de lutte contre la précarité, sa générosité allait jusqu’à prendre sur ses deniers personnels afin de soulager la souffrance de telle ou telle personne dont les difficultés étaient parvenues jusqu’à ses oreilles. Son regard tourné vers les plus vulnérables, remettra sans cesse en question le lien de confiance permanent qui doit exister entre le peuple et celui qui a la légitimité dans l’exercice du pouvoir, par conséquent le général De Gaulle.
Le général De Gaulle aimait la France avec passion mais grâce à sa fille Anne De Gaulle, il a atteint la transcendance de l’homme face à son destin marquant éternellement l’histoire de notre pays.
Charles De Gaulle a toujours parlé de la France.
Le général De Gaulle réfléchissait et agissait sans les préoccupations inhérentes à la frénésie politique. « À quelle profondeur d’illusion ou de parti pris faudrait-il plonger, en effet, pour croire que des nations européennes, forgées au long des siècles par des efforts et des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie, son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en plus former qu’une seule ? »écrivait Charles De Gaulle dans ses Mémoires d’espoir.
Au-delà du débat politique, il y a le pragmatisme, la réalité sur le terrain car la géopolitique n’est pas une science exacte, elle dépend toujours des relations avec les autres états. Nous vivons dans un monde imprévisible où plusieurs scénarios de conflits se profilent dans les temps futurs, marqués par de nouvelles hégémonies. À son époque, le général De Gaulle n’aura cessé de laisser une empreinte sur son action d’homme de paix et de liberté à travers de nombreuses visites à l’étranger plaçant la France au premier rang des nations démocratiques, ce qui favorisait les relations diplomatiques. Ainsi sur le plan international, ces nombreuses visites montraient surtout le réalisme du général De Gaulle, sa volonté de hisser la France au plus haut niveau dans le concert des nations. Aujourd’hui, notre devoir est de tenter de renouer avec les accents gaulliens pour porter la voix de la France à travers une politique d’équilibre et de paix.
« Un homme de l’Histoire est un ferment, une graine. » (Charles De Gaulle)
« L’important et, peut-être, pour tous les hommes qui ont été liés à l’histoire n’était pas ce que je disais, c’était l’espoir que j’apportais. Pour le monde, si j’ai rétabli la France, c’est parce que j’ai rétabli l’espoir en la France. »
« La justice sociale se fonde sur l’espoir, sur l’exaltation d’un pays, non sur les pantoufles » […] « puisque tout recommence toujours, ce que j’ai fait sera tôt ou tard source d’ardeurs nouvelles après que j’aurai disparu. » écrivait le général De Gaulle.
Le goût de l’effort.
Si toute sa vie, le général De Gaulle a incarné le chef de la France libre, il réagira comme tel dans toutes ses décisions. La France retrouvée, à laquelle il avait tout donné pour devenir un pays libre, n’était qu’une étape qui en appellera d’autres. « Il faut que ceux qui, par leur travail, font la richesse de la nation, soient directement associés à la marche de l’activité à laquelle ils appartiennent et par là, deviennent des responsables. » Il pense naturellement à la participation mais l’idée du général De Gaulle ne s’arrête pas là, il est le vrai précurseur de l’égalité des chances, laquelle passe avant tout par l’instruction. Selon lui, « puisque l’Etat s’est, à juste titre, chargé d’instruire la jeunesse, c’est à lui d’en fournir les moyens. » En 1963, il va s’atteler à une politique de l’Education nationale.
L’enseignement, une mission primordiale.
« L’instruction publique, tout dépend d’elle, le présent et l’avenir… Dans presque tous les domaines, elle est languissante ou nulle. Si nous ne sortons pas de la route tracée, bientôt il n’y aura de lumières que sur quelques points, et ailleurs ignorance et barbarie » disait Napoléon.
L’idée soutenue par Charles De Gaulle était le rôle fondamental de l’éducation, pensant à l’avenir. Il voulait donner la possibilité à chacun de développer sa réflexion, en fonction de ses capacités, trouver la voix qui lui convient, qu’il décide de poursuivre sa scolarité au-delà de seize ans ou non et ainsi répondre aux besoins de développement du pays au niveau scientifique, technologique, renforçant la natalité pour laquelle il créera l’INED, un outil indispensable afin d’analyser les évolutions démographiques permettant de mener une politique familiale digne des besoins de la population française.
Il avait compris que la vitalité d’un pays reposait d’abord sur la natalité et le suivi scolaire des enfants. Sa préoccupation constante pour la jeunesse de France était primordiale de l’apprentissage à l’enseignement supérieur, tous les jeunes étant de futurs acteurs de l’économie française.
Le général De Gaulle ne manquera jamais ce rendez-vous avec la jeunesse de France, un symbole fort à ses yeux, il accordera une place centrale à l’éducation, se référant toujours à son père professeur, lequel au regard de son enseignement avait prodigué pendant des générations d’élèves, une grande qualité humaine et un dévouement à toutes épreuves.
« Puisqu’en notre temps la France doit se transformer pour survivre, elle va dépendre autant que jamais de ce que vaudra l’esprit de ses enfants à mesure qu’ils auront à assumer son existence, son rôle et son prestige. » écrira-t-il dans ses Mémoires d’espoir. Si grâce au développement industriel, la vie des Français est devenue meilleure, la France est cette nation qui devait éclairer le monde, « si récemment encore, notre pays était considéré comme « l’homme malade » de l’Europe, aujourd’hui son poids et son rayonnement sont reconnus partout dans l’univers. » écrira le général De Gaulle dans ses Mémoires d’Espoir.
Sous le signe de la sobriété.
« Jamais la vie privée d’un chef d’État n’aura été plus discrète, plus cachée même, autant le général De Gaulle quand il agissait dans sa vie officielle comme chef du pays, tenait à ce qu’un apparat, un décor, une certaine pompe entourent, son personnage parce qu’il considérait que c’était alors dans l’intérêt du prestige de l’État, autant dès qu’il redevenait l’homme privé, sa vie s’entourait de secret. Il y veillait avec le soin le plus grand ; depuis son retour au pouvoir en 1958, aucun journaliste n’aura franchi le seuil de sa maison de campagne à Colombey-les-Deux-Églises. » […] Cette certaine solennité, teintée d’austérité, sans doute l’a-t-il d’abord héritée de ses parents, de son père « homme de traditions », de sa mère qui « portait à la patrie une passion intransigeante à l’égale de sa piété religieuse », et de sa carrière militaire, mais sans doute tenait-elle essentiellement au caractère profond d’un homme qui savait que, depuis 1940, il incarnait « de par l’Histoire »la légitimité française. (Extrait de « De Gaulle intime » texte de Jean Mauriac, le 10 novembre 1970.)
Colombey, la dernière demeure !
Le 5 mai 1969, dans une lettre, le général de Gaulle répond au Comte de Paris : « Si donc, comme vous voulez bien le prédire, monseigneur, ce qui a été fait, à mon appel et suivant mon action depuis quelque trente ans, pour rendre à notre pays, d’après les leçons millénaires de la maison de France, sa raison d’être, son rang et sa vocation universelle, doit devenir le ferment d’un nouvel essor national, je n’aurai, depuis l’autre monde, qu’à remercier Dieu du destin qu’il m’a fixé. » On est face à son devoir comme on est face à son destin « la tragédie de la mort est en ceci qu’elle transforme la vie en destin, qu’à partir d’elle rien ne peut plus être compensé. » écrivait André Malraux.
Les dernières volontés du Général, le 12 novembre 1970, à Colombey.
Ce jour-là, les églises de France se joignent aux cloches de Colombey, il est 15 heures, un engin blindé portant un cercueil de chêne recouvert du drapeau tricolore sort de la Boisserie jusqu’à l’église du village.
« J’entendrai toujours le grondement sourd de son moteur dans le silence. » se souvenait le fils du général, Philippe De Gaulle. Colombey pleurait, submergé par le recueillement populaire, dans le respect des dernières volontés du général De Gaulle passées à la postérité. Aux participants, on distribue la copie d’un extrait du testament. La messe est concélébrée par le dominicain François De Gaulle, neveu du général De Gaulle, missionnaire au Niger, et l’abbé Claude Jaugey, curé de Colombey.
« Je veux que mes obsèques aient lieu à Colombey-les-Deux-Eglises. Si je meurs ailleurs, il faudra transporter mon corps chez moi, sans la moindre cérémonie publique. Ma tombe sera celle, où repose déjà ma fille Anne et, où un jour reposera ma femme. Inscription : Charles de Gaulle 1890-… Rien d’autre. La cérémonie sera réglée par mon fils, ma fille, mon gendre, ma belle-fille, aidés par mon cabinet, de telle sorte qu’elle soit extrêmement simple. Je ne veux pas d’obsèques nationales. Ni président, ni ministres, ni bureaux d’assemblées, ni corps constitués. Seules les Armées françaises pourront participer officiellement, en tant que telles ; mais leur participation devra être de dimension modeste, sans musiques, ni fanfares, ni sonneries. Aucun discours ne devra être prononcé, ni à l’Eglise, ni ailleurs. Pas d’oraison funèbre au Parlement. Aucun emplacement réservé pendant la cérémonie, sinon à ma famille, à mes Compagnons membres de l’Ordre de la Libération, au Conseil municipal de Colombey. Les hommes et femmes de France et d’autres pays du monde pourront, s’ils le désirent, faire à ma mémoire l’honneur d’accompagner mon corps jusqu’à sa dernière demeure. Mais c’est dans le silence que je souhaite qu’il y soit conduit. Je déclare refuser d’avance toute distinction, promotion, dignité, citation, décoration, qu’elle soit française ou étrangère. Si l’une quelconque m’était décernée, ce serait en violation de mes dernières volontés. »
Le général De Gaulle suscitait une ferveur populaire incomparable, les Français l’ont tant aimé, et surtout ils ne l’ont jamais oublié. Au fond des cœurs et des mémoires, le Général est toujours là, qu’on le veuille ou non, son esprit et sa pensée dominent la politique de la France et pas seulement !
« Hier encore, aujourd’hui, demain, nombreux seront les citoyens d’ici et d’ailleurs qui n’auront pas oublié, et, se référant au fondateur de la Vème République, chercheront en vain dans le grouillement politique des traces de sa rigueur et de sa dignité » hommage de Pierre Lefranc marquant l’éternité.
À Colombey, quand le souffle de la France s'est figé un instant entre tristesse et espérance !
*Christine ALFARGE Secrétaire générale de l'Académie du Gaullisme.
© 01.12.2025