De Gaulle, l’esprit et les armes
Par Arnaud TEYSSIER,
En 1908, un certain Charles de Lugale compose un poème de dix-huit vers intitulé « Je voudrais ! ». Il écrit :« Quand je devrai mourir, j’aimerais que ce soit Sur un champ de bataille ; alors qu’on porte en soi L’âme encore toute enveloppée Du tumulte enivrant que souffle le combat,
Et du rude frisson que donne à qui se bat Le choc mâle et clair de l’épée. (1) »
Derrière l’anagramme se cache Charles de Gaulle. Il a 17 ans. L’élève, qui prépare Saint-Cyr, a grandi dans une famille bourgeoise catholique. Ses parents lui ont transmis l’amour de la France, la dignité et l’honneur. Le garçon veut servir son pays. Il décide dès l’adolescence de s’orienter vers une carrière militaire. La défaite cuisante de 1870 est alors dans toutes les mémoires. Beaucoup réclament vengeance. Tandis qu’il monte en grade, Charles de Gaulle pressent l’imminence d’un nouveau conflit avec l’Allemagne. C’est un visionnaire à l’intelligence vive, instinctive, qui érige l’action en vertu. Il l’affirme : si la patrie est attaquée, il faut prendre les armes. Il se bat donc dans les tranchées, puis luttera par d’autres moyens quelques années plus tard. Il n’y a pas chez lui d’admiration pour la guerre, plutôt une fascination pour ce qu’elle inspire : l’élan patriotique, la noblesse, l’héroïsme.
Arnaud Teyssier a signé plusieurs livres sur le Général dont une biographie intime et foisonnante parue aux éditions Perrin en 2024 : Charles de Gaulle. L’angoisse et la grandeur. Avec érudition et clarté, l’historien évoque ici les convictions militaires d’une des plus grandes figures de notre histoire. Si l’homme du 18 Juin n’est pas mort sur un champ de bataille, il resta toute sa vie debout face aux épreuves.
A.J. – « Au commencement était le Verbe ? Non, au commencement était l’Action. » Cet échange entre Faust et Méphisto est placé en ouverture d’un chapitre du Fil de l’épée (1932). Comment interpréter ce choix ?
Arnaud Teyssier Il y a aussi cette citation de Georges Duhamel qui figure quelques pages plus loin : « L’odeur du monde a changé. » La guerre est inhérente aux sociétés, pense Charles de Gaulle. Elle traduit les passions des êtres humains, leurs antagonismes naturels. Tout peuple, même s’il est démocratique et pacifique, doit savoir que la guerre fait partie de la vie, comme le danger, la crise, l’angoisse. De Gaulle est également persuadé que la guerre ne se réduit pas à des théories ou à des doctrines intangibles. Il cite le maréchal Bugeaud : « À la guerre, il y a des principes, mais il y en a peu. » Il croit au commandement par l’intention : le chef donne moins à ses subordonnés des ordres circonstanciés qu’il ne leur procure une vision, une culture, un instinct. Il peut même leur faire confiance et leur donner des objectifs, et non des instructions. En outre, la guerre évolue, elle prend des visages différents suivant les époques et les circonstances. Il faut donc s’adapter, et surtout prévoir, être capable d’agir et non pas seulement de réagir : quand on réagit, on est déjà en position de faiblesse. L’important est de toujours voir les choses venir, d’essayer d’anticiper, car chaque peuple, chaque État, au fond, doit prendre en compte des invariants stratégiques qui s’inscrivent dans sa géographie. De Gaulle est obsédé par le futur, par les menaces qu’il porte et par la façon dont on doit préparer les Français. La force morale d’un peuple est la première de ses armes, beaucoup plus que les matériels. Il y a aussi les évolutions technologiques : ce sont elles qui, pour de Gaulle, scandent l’histoire militaire, de l’artillerie à la force mécanique pour finir par l’atome.
En 1905, à 15 ans, de Gaulle écrit Campagne d’Allemagne, un récit imaginaire de 53 pages qui met en scène trois armées allemandes franchissant les Vosges en 1930. La France s’organise et nomme, à la tête de 200 000 soldats, un certain général de Gaulle. Avait-il dès son plus jeune âge une passion pour la guerre ?
Passion, je ne sais pas, mais intérêt pour la guerre, pour l’histoire et pour l’histoire guerrière, c’est certain. Il ne vient pas d’une famille de tradition militaire, mais son père a combattu en 1870, ce qui fut une expérience marquante. Les fils vengent les pères… De Gaulle est né en 1890. Sa génération, et son milieu familial, sont imprégnés de patriotisme et d’histoire. L’idée de guerre, c’est d’abord penser la revanche, vouloir restaurer l’honneur, l’intégrité et l’unité du pays par les armes. Charles Péguy écrit à propos de 1870 : « Nous sommes des vaincus », non pour s’y résigner, mais au contraire pour se redresser. Tous portent la meurtrissure d’une France vaincue, tous se souviennent de la France glorieuse des guerres napoléoniennes, de celle des soldats de l’an II qui s’est trouvée humiliée en 1870. Cette conscience ne pousse pas à la résignation mais à un grand élan moral. De Gaulle appartient à ce courant : il est formé dans le culte de la France et de son histoire. Servitude et grandeur militaires d’Alfred de Vigny est l’un des livres qu’il apprécie particulièrement.
De Gaulle est un immense lecteur. Que retient-il de Machiavel et de Clausewitz ?
Il a lu toute sa vie : enfant, adolescent, adulte, en captivité, pendant l’entre-deux-guerres, jusqu’à la fin de son existence. On ne connaît pas avec certitude l’ensemble de ses références littéraires. Alain Larcan, qui fut président du Conseil scientifique de la Fondation Charles-de-Gaulle, a publié un livre précieux, De Gaulle inventaire (2) : il essaie de retracer, auteur après auteur, les influences intellectuelles de De Gaulle à partir de citations parues dans ses ouvrages, ou bien de conversations qu’il a eues, de témoignages recueillis. L’exercice est difficile parce que de Gaulle ne cite pas toujours ses sources et ses lectures. Un exemple : Charles Péguy. On sait qu’il l’adorait – il a d’ailleurs confié à Alain Peyrefitte que c’était sans doute l’écrivain qui l’avait le plus influencé. Il n’en parle néanmoins quasiment jamais dans ses livres. Même chose pour Clausewitz dont un exemplaire de De la guerre (l’édition de 1955) figure dans la bibliothèque de Colombey : il ne l’évoque pas ou très peu, or Clausewitz est certainement une inspiration pour lui et ce, pour deux raisons. La première est liée à un fait de génération : au tournant du XIXe et du XXe siècle, on traduit de nombreuses œuvres de Clausewitz en France – De la guerre avait été traduit au milieu du XIXe, une nouvelle édition paraît vers 1880. Aux alentours de 1900, sentant la proximité de la guerre avec l’Allemagne, des auteurs militaires s’attellent à nouveau à le traduire, comme le général Henri Albert Niessel, qui sera le supérieur de De Gaulle lors de sa mission militaire en Pologne entre 1919 et 1921. Seconde raison : on trouve des marques de la pensée de Clausewitz dans sa conception de la défense nationale, de la guerre, du nucléaire, et notamment ce principe de la force morale d’un peuple. Un texte de Clausewitz est particulièrement révélateur : il s’agit des Notes sur la Prusse dans sa grande catastrophe : 1806.
Voici le début : « Tous les hommes sans préjugés qui ont étudié la Prusse avant et dans l’année 1806 ont porté sur elle le jugement qu’elle s’était noyée dans les formes de son gouvernement et de son armée. Une confiance démesurée et mêlée de vanité dans ses formes laissait bien voir que l’esprit en avait disparu. On entendait encore la machine faire du bruit et personne ne se demandait si elle faisait encore son service. » La qualité de la politique et de l’administration du pays est capitale pour une armée : là est la grande idée de Clausewitz dans cet ouvrage. On en retrouvera des échos dans le livre de De Gaulle La Discorde chez l’ennemi (1924). Le premier axe de la pensée militaire gaullienne est en effet la force de l’État. Car l’État « répond de la France » et la défense « est la première raison d’être de l’État ». Parmi d’autres maîtres probables, il y a aussi le comte de Guibert (1743-1790). Cet officier général lettré a écrit des textes fondamentaux, dont un essai général de tactique qui a fait date : une constitution militaire est puissante, affirme-t-il, si elle est adossée à une organisation politique et administrative solide et cohérente ; la force d’un pays dépend de l’articulation étroite entre son système militaire, son système politique et son système administratif.
L’idée est reprise par Bonaparte puis par de Gaulle : la force extérieure d’un État repose d’abord sur sa force intérieure. La dissuasion n’est pas qu’un artefact technologique. C’est aussi l’expression d’une force morale crédible. Il est inutile d’accumuler des matériels et de développer des doctrines raffinées pour faire la guerre si la société est divisée, si l’État est faible et le système politique instable. « Tout se tient dans les malheurs d’un peuple », dira de Gaulle. On oublie cette donnée aujourd’hui, dans le débat sur l’Ukraine, sur la défense de l’Europe et de la France. Avant même de penser armements et technologies, regardons d’abord l’état intérieur du pays, de nos institutions, de notre société, de notre structuration morale. Nos ennemis, eux, regardent…
Henri Bergson compte-t-il dans son panthéon littéraire ?
Bergson a exercé une influence considérable sur la génération de De Gaulle, qui le cite à plusieurs reprises dans ses livres. Il en a retenu deux idées simples et essentielles. La première : le temps n’est pas quelque chose que l’on découpe. Il n’y a pas le passé, le présent et l’avenir. Pour parer à la situation du présent, il faut être conscient de l’histoire qui nous porte et pouvoir se projeter dans l’avenir dans un seul et même mouvement. La réalité n’est pas statique. Un peuple doit être dans un mouvement continu s’il veut rester indépendant, s’il veut pouvoir se défendre, se développer, prospérer et assurer ses libertés. La seconde idée est la façon dont Bergson valorise l’intuition et l’instinct par rapport à l’intelligence : l’intelligence est pour de Gaulle nécessaire, comme le sont le savoir et la culture générale mais l’intuition et l’instinct prévalent ; il faut être capable de sentir les choses, un peu à l’image de Péguy qui ne se contente pas de comprendre et d’analyser, mais sent arriver le monde matérialiste qui est aujourd’hui le nôtre. L’instinct permet d’appréhender de manière originale et pertinente une situation dès le premier abord, c’est ce qui distingue les grands chefs. Et après le travail de l’intelligence, la décision, en dernier ordre, relève aussi de l’intuition, avec une dimension morale, surtout si elle engage la vie des soldats.
En mars 1916, le capitaine de Gaulle est envoyé à Verdun. Blessé à la cuisse à Douaumont, il tombe aux mains de l’ennemi. Il reste trente-deux mois en captivité. Quelle importance revêt cette épreuve dans sa formation intellectuelle ?
Il tire de son emprisonnement une profonde frustration : il a été privé trop tôt du combat. Il tente au moins cinq fois de s’évader. Cette période est décisive : il lit énormément – en tant qu’officier, il a droit à certains avantages, comme l’accès à la bibliothèque, à la presse alors censurée –, il lit l’allemand. Il réfléchit beaucoup, on le sait par les courriers qu’il adresse à sa famille. Il se rend utile et forge sa pensée en faisant des petites conférences à ses compagnons prisonniers. Il fait donc l’expérience de la réflexion, de la lecture, de l’enseignement. Il acquiert aussi la conviction que la guerre de 1914 sera décisive pour son destin. Les négociations de paix le confirmeront dans l’idée que la guerre n’est pas vraiment finie, qu’elle va reprendre, qu’il faut donc s’y préparer activement.
De Gaulle envisage toujours la possibilité d’une guerre. Existe-t-il pour lui des guerres nécessaires ?
Des pages du Fil de l’épée font presque l’éloge de la guerre, non pour dire qu’elle est réjouissante mais qu’elle est inévitable. À condition de l’envisager avec courage, et non de la subir comme dans l’esprit de Munich. Il y a chez de Gaulle une forme de fascination, non pour la violence comme chez d’autres, mais pour ce que la guerre fait surgir des êtres : dans ces moments-là, on voit comment un peuple manifeste une énergie collective, un sens authentique du devoir. La guerre peut avoir une véritable grandeur morale malgré ses horreurs, Péguy l’affirme avant lui. Ainsi, la France libre est autant une épreuve morale qu’un combat : c’est un creuset pour la reconstruction future. Comme de nombreux Français de sa génération, de Gaulle est marqué par ce qu’a été l’immense effort du peuple français pendant la guerre de 1914 : la société, depuis les paysans jusqu’aux aristocrates, a manifesté une sorte de force puissante. De Gaulle a été un genre de conseiller historique officieux de Jean Renoir pour La Grande Illusion – il était en poste à Metz au moment du tournage, peu avant la guerre. Ce film, pourtant pacifiste, montre comment la guerre peut rapprocher des hommes de milieux très différents. On prêtera longtemps cette vertu au service militaire universel.
Comment de Gaulle accorde-t-il ses valeurs chrétiennes avec la guerre ?
Il les accorde à la manière du cardinal de Richelieu. Peu savent qu’il n’était pas seulement un grand homme d’État et un habile homme de guerre, mais aussi et surtout un prêtre et un homme de foi. « Beaucoup se sauveraient comme personnes privées, qui se damnent en effet comme personnes publiques », écrit Richelieu à la fin de son Testament politique. Il entendait par là que lorsqu’on a la charge d’un peuple, on ne peut se contenter de la morale simple de l’homme privé : il faut obéir à une morale plus élevée, plus exigeante, plus dure, qui est la morale publique et qui impose parfois d’utiliser la force, et même la violence, parfois même de « fermer son cœur à la pitié », pour assurer le salut de la collectivité et le triomphe du bien. Dans la petite tour de la Boisserie où il avait installé son bureau, de Gaulle avait les écrits de Richelieu dans sa ligne de mire.
Est-ce à partir de l’appel du 18 Juin que de Gaulle conçoit la guerre comme une lutte politique, morale et nationale ?
Il le dit déjà dans le mémorandum de janvier 1940 qu’il adresse aux grands responsables politiques. Ce texte porte sur la nécessité de revoir complètement les orientations stratégiques, c’est-à-dire de développer d’urgence le système d’une arme blindée autonome et mobile pour s’adapter aux nécessités de la guerre telles que les Allemands la pratiquent. Il souligne qu’on est face à une guerre d’un genre nouveau : 1) la guerre va aller très vite et 2) la ligne Maginot peut être contournée. Seule la force mécanique peut neutraliser la force mécanique. L’armée allemande de 1939 n’est pas celle de 1914. De Gaulle l’a compris car il a lu Mein Kampf, et parce qu’il a eu accès avant la guerre aux rapports du renseignement militaire. Enfin, la guerre d’Espagne a confirmé ses théories.
Si les positions de l’état-major français sont si inadaptées en 1940, explique-t-il, c’est parce qu’elles sont restées dans la routine historique de la guerre de 1914 : elles n’ont pas pris en compte les impératifs nouveaux liés aux techniques et aux technologies – cette « force mécanique supérieure ». Il le comprend très tôt à la différence de Pétain. Il lui en fait d’ailleurs le reproche : la Seconde Guerre mondiale n’est pas une réédition de la guerre historique avec l’Allemagne, comme l’imagine le vieux maréchal, mais une guerre qui porte sur des enjeux de civilisation. De Gaulle est convaincu que les États-Unis ne pourront pas rester en dehors ; il n’est pas un « colonial », mais il a pourtant l’intuition du rôle que va jouer l’Empire avec la mondialisation du conflit. On retrouvera cette conviction quelques années plus tard lorsqu’il essaiera d’infléchir l’organisation de l’Otan, en 1958 : les menaces du monde ne se limitent plus au théâtre européen, dit-il, elles touchent l’Asie, l’Afrique, etc. et l’Otan n’est plus adaptée à cette réalité. Il estime qu’elle doit tenir compte de l’évolution de la guerre froide, du redressement de l’Europe en général et de la France en particulier. De Gaulle est un esprit très historique et très géographique : il pense et raisonne dans la durée et dans l’espace.
Est-il isolé ?
Non, pas tant que cela, il est parfois entendu dans les milieux militaires et politiques – Paul Reynaud notamment le soutient. Beaucoup ne l’aiment pas mais on ne peut pas dire qu’il soit entièrement ignoré. J’en veux pour preuve encore le mémorandum de janvier 1940 : il adresse une sorte d’ultimatum doctrinal aux dirigeants, et pourtant personne ne lui tombe dessus… Quelle audace ! Ses idées, connues et estimées, ne se traduisent néanmoins pas vraiment dans les faits : il est très tard, trop tard, et le système politique est incapable de passer à la vitesse supérieure. De Gaulle devient sous-secrétaire d’État à la Guerre, au début de juin 1940, parce qu’il a quasiment ordonné à Paul Reynaud de le prendre. Si Paul Reynaud n’avait pas obtempéré, de Gaulle n’aurait jamais rencontré Churchill, et l’histoire se serait écrite autrement. De Gaulle ne joue pas seulement des circonstances : il les provoque.
La guerre d’Algérie confronte la France à une guerre nouvelle, à la fois révolutionnaire et décoloniale. Comment de Gaulle l’aborde-t-il ?
La façon dont il a traité, conçu, observé cette guerre est source de débats sans fin. Il fait tout de suite la distinction entre l’aspect militaire et l’aspect politique. Il comprend que ce n’est pas une guerre classique : même si elle est gagnée en apparence sur le terrain, elle ne pourra être résolue que par des moyens politiques. Il envisage très tôt la possibilité de l’indépendance, conçue au départ comme une association entre la France et un système qui aurait permis aux communautés européennes, et notamment à l’importante communauté française, de rester en Algérie. Mais il se rend vite compte que cela ne sera pas possible.
Le putsch des généraux en avril 1961 est décisif : il le pousse à mettre un terme sans délai au conflit, quel qu’en soit le coût, car il sent que toute son œuvre de redressement du pays est à nouveau en péril.
À l’époque du Rassemblement du peuple français (RPF), de Gaulle est attaché à l’Empire. Ce n’est pas un décolonisateur de vocation mais il sait que le processus de décolonisation est inévitable. Quand il crée en 1958 la Communauté franco-africaine, il réalise que cela ne fonctionnera pas : les États nouveaux n’ont guère envie de jouer le jeu, donc il s’en désintéresse et accepte un passage rapide à l’indépendance. La Françafrique, ce n’est pas de Gaulle, ce sont ses successeurs. L’obsession de De Gaulle, dès les années cinquante, dans la foulée de son premier gouvernement en 1944-1945, c’est le redressement de la France, le redressement économique, politique, social du pays, la nécessité de lui faire retrouver la place que la IVe République lui fait perdre dans le concert international. Il veut restaurer la puissance et la force des institutions françaises. Pour y parvenir, la France doit se séparer de ses colonies qui sont des obstacles et non des atouts. Elle doit accepter de s’en délester, sans pour autant renoncer à son rôle mondial. Ce positionnement le rend très bergsonien à sa manière : il a une sensation physique du temps qui passe. Il sent qu’il a très peu de temps pour agir, pour enrayer le déclin. Entre juin 1940, moment où de Gaulle « s’empare » de la politique, et son départ du pouvoir en avril 1969, il s’écoule à peine trente ans – c’est ce qui nous sépare aujourd’hui de la première présidence de Jacques Chirac ! Souvenons-nous de tout ce qui se produit dans ce laps de temps : l’effondrement de la France en 1940, la tourmente et les souffrances de l’Occupation, l’humiliation, la Libération, la IVe République, 1958, la guerre d’Algérie, le redressement, 1968, etc. L’histoire possède alors une densité exceptionnelle et on voit de Gaulle tenaillé : il ne parvient pas à faire tout ce qu’il veut en 1945. Il part du pouvoir en janvier 1946 en laissant une œuvre inachevée. De retour en 1958, il a 67 ans, le temps presse. Lorsqu’il voit que l’Algérie devient une boîte à chagrin, un combat sans issue, que la guerre civile menace et qu’il ne pourra rien résoudre, il décide de s’en défaire même si cela va entraîner de grandes souffrances pour les Pieds-Noirs et les Harkis.
Pourquoi de Gaulle affirme-t-il toute sa vie la primauté du pouvoir civil et politique sur le pouvoir militaire ?
Parce que c’est un homme d’État – il considère que le pouvoir militaire doit être subordonné au pouvoir civil – et parce qu’il connaît les militaires. Conduire la guerre politiquement et même stratégiquement nécessite une direction politique. L’Empire allemand perd et s’effondre en 1918 pour avoir confié la gestion politique du conflit aux militaires. De Gaulle a souvent entretenu des relations compliquées avec ses pairs. Il raisonne toujours en politique, même s’il a parfois des pratiques ou une façon toute militaire d’analyser les choses. Quand il crée l’École nationale d’administration avec Michel Debré en 1945, il imagine une école qui formera selon un même moule les étudiants et les fonctionnaires, lesquels composeront ensuite une sorte de force d’état-major et d’impulsion, d’interopérabilité entre le système politique et la bureaucratie. De Gaulle est dans la lignée de Bonaparte, ce chef civil autant que militaire qui a créé les grandes institutions administratives françaises modernes. Si ces deux politiques pensent quelquefois en militaires, ils sont aussi des militaires qui pensent en politiques. C’est une espèce à part.
Le Fil de l’épée développe des idées auxquelles Charles de Gaulle restera fidèle : la stratégie, le commandement, la grandeur, les relations du politique et du soldat… C’est également un traité sur le chef. Quelles sont les qualités requises pour gouverner ?
Le chef, pour de Gaulle, n’est pas seulement un homme intelligent, c’est un homme qui a de l’intuition, de l’instinct, une vaste culture. Ces qualités, qui lui permettent de voir les réalités en relief, dans leur épaisseur, sont transposables dans l’ordre civil, c’est-à-dire dans la politique, l’administration… Certains utilisent même Le Fil de l’épée comme un traité de management. Le maître mot pour de Gaulle, c’est la force du caractère. Le bon chef est également celui qui, à un moment donné, sait prendre une décision. Rappelons-nous le 17 juin 1940, de Gaulle traverse la Manche seul, ou presque ; avec son aide de camp, Geoffroy de Courcel, et le général Spears, envoyé par Churchill. Ça, c’est l’art de la décision et de l’initiative, qui frise en apparence la déraison, mais qui se révèle en réalité d’une rationalité supérieure !
De Gaulle a une conscience aiguë des rapports de force entre les nations. « L’épée est l’axe du monde », écrit-il en exergue de son livre Vers l’armée de métier (1934). Quand juge-t-il utile l’usage de la force ?
Un peuple, pour de Gaulle, vit sur un territoire. Il est pourvu d’une histoire, d’une culture, de droits et de libertés qu’il s’est forgés. L’aventure d’un peuple n’a de sens que si ce peuple est souverain : s’il ne subit pas son destin, mais le maîtrise. Et pour le maîtriser, il peut, il doit recourir à des solutions extrêmes : convaincre l’adversaire que si les intérêts vitaux du pays sont menacés, il utilisera des moyens ultimes, comme l’arme nucléaire. C’est le principe de la dissuasion tous azimuts que de Gaulle va faire prévaloir dans le courant des années soixante et c’est le point sur lequel repose encore aujourd’hui, avec plus ou moins de crédibilité, notre système de défense. Avec le nucléaire, vient la définition de la doctrine des intérêts vitaux. Mais pour de Gaulle, ces intérêts peuvent dépasser les strictes frontières nationales. Il dira à Adenauer : « Il n’y aurait pas d’avenir pour la France une fois l’Allemagne tombée. »
Il fait d’ailleurs de la dissuasion nucléaire le pivot de la stratégie militaire française après 1958. Pourquoi y voit-il la clef de l’indépendance nationale ?
Parce qu’il comprend très vite que le paradigme nucléaire américain sur lequel comptent manifestement très tôt les pays occidentaux, et notamment les pays membres de l’Alliance atlantique, ne sera jamais une garantie absolue. De Gaulle n’a jamais été convaincu qu’en cas d’attaque conventionnelle en Europe, et peut-être même en cas d’attaque avec des armes nucléaires tactiques, les États-Unis prendraient le risque de déclencher une guerre mondiale entraînant l’anéantissement de leur population. Il a toujours pensé que les Américains pourraient considérer l’Europe comme le premier terrain d’affrontement d’une guerre mondiale mais non comme le territoire sur lequel ils engageraient le destin entier de leur propre continent. À partir du moment où le paradigme nucléaire américain n’est pas assuré, il faut que la France puisse compter sur son propre dispositif de dissuasion.
Le programme nucléaire français est engagé dès 1945. Les dirigeants de la IVe République poursuivent la première impulsion donnée par le gouvernement provisoire, mais ils ne savent pas encore si l’arme nucléaire française fera partie d’un ensemble, ils n’ont pas de vision cohérente. De Gaulle lui donnera un sens et une cohérence après 1958 : l’arme atomique devient une garantie de l’indépendance du pays. Si la France entre en guerre, il faut que cette guerre soit sa guerre, et qu’elle assure son salut. C’est le sens, déjà, même si ce n’est pas exprimé, du mémorandum qu’il envoie à Eisenhower en septembre 1958 : il lui propose de repenser complètement l’organisation de l’Otan ; il envisage une concertation entre les puissances occidentales – soit entre les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France – mais ni les Américains ni les Anglais ne le suivent. Il veut également entraîner l’Allemagne dans un rapprochement politique avec la France mais là aussi, les Allemands reculent au dernier moment : ils préfèrent le parapluie nucléaire américain à l’outil français de dissuasion. De Gaulle l’expliquera en février 1968, lors d’une conférence à l’École militaire : nous avons pris la bonne décision en choisissant le système de dissuasion tous azimuts parce que nous ne savons pas qui gouvernera les États-Unis dans vingt ans… La France ne doit pas se laisser entraîner dans une guerre si cette guerre n’est pas la sienne, en tout cas elle doit toujours conserver sa liberté d’appréciation. De là sa volonté de disposer de son système de dissuasion propre, par opposition aux Anglais qui, après Nassau (1962), acceptent une dépendance technologique forte à l’égard des États-Unis. Et il faut à la France une dissuasion encore une fois « tous azimuts » car comme elle peut être attaquée de partout, elle doit pouvoir frapper partout avec une gamme aussi large que possible pour un signalement stratégique fin. D’où le choix de la triade Forces aériennes stratégiques (FAS), Force océanique stratégique (FOS) (sous-marin nucléaire lanceur d’engins : SNLE) et composante tactique terrestre.
La finalité de la guerre est-elle toujours la paix ?
Bien sûr. De Gaulle se rallie à une très ancienne sagesse : préparer la guerre, c’est le seul moyen de la prévenir. Pour saisir sa vision du monde et de la guerre, il faut rappeler l’une de ses convictions profondes : les démocraties sont par définition des régimes moins préparés aux rapports de force que les régimes totalitaires ; elles ont des faiblesses qui tiennent à leur système de libertés, à leur forme de civilisation. Pour défendre leur indépendance, elles doivent toujours envisager des affrontements possibles, car on ne rattrape pas le retard accumulé une fois le conflit engagé.
La crise, la menace sont le lot commun des sociétés modernes, et non la tranquillité, le bien-être… qui ne sont que des états rares et transitoires, et potentiellement néfastes car ils peuvent conduire à un relâchement suicidaire. De Gaulle le dit dans les années soixante, au moment où personne n’a envie de l’écouter – la guerre de 1940 est encore proche dans les mémoires, celle d’Algérie aussi, et à l’époque, les Français ont surtout envie de confort et de progrès matériel. De Gaulle le répète, et ce n’est pas un rôle très gratifiant : il faut se préparer à un futur qui peut être dangereux ; les nouvelles technologies vont créer de nouvelles formes d’aliénation, dit-il en 1968-1969. Le capitalisme se retrouvera face à ses contradictions le jour où les idéologies se seront effondrées. Il parle même de l’« infirmité morale du capitalisme » qu’il faudra combattre et corriger par un État fort et une société réconciliée avec elle-même. La démocratie a besoin d’une armure intellectuelle et morale. De Gaulle est dans l’anticipation, encore et toujours. La grandeur, pour lui, est liée à l’ambition, à la capacité d’affronter de grandes épreuves par de grandes vertus morales. Il faut tirer les peuples vers le haut en leur proposant des objectifs, une vision, un élan. C’est tout le sens de la politique, la vraie : l’angoisse surmontée par la grandeur. Quelle terrible exigence, mais quelle puissante vérité et quelle leçon pour nous aujourd’hui…
1. L’intégralité du poème est disponible sur le site de l’Académie française.
2. Alain Larcan, De Gaulle inventaire, Bartillat, 2010. Propos recueillis par Aurélie Julia
© 01.01.2026