AU
FIL DES JOURS…
par
François Lardeau
Chine,
deuxième économie mondiale
Le
mardi 17 août, les médias ont tous titré sur ce scoop : la Chine venait
d’enregistrer au second trimestre un produit intérieur brut (PIB) supérieur à
celui du Japon, deuxième économie mondiale derrière les États-Unis. Ce scoop
n’en était pas vraiment un si l’on veut bien considérer les courbes
représentatives de cette mesure du développement économique des deux pays :
depuis le milieu des années 90, le Japon était entré en crise et ne parvenait
plus à s’assurer une croissance significative, tandis que la Chine accélérait la
sienne de façon vertigineuse, surtout depuis le milieu des années 2 000. Selon
le FMI, le PIB chinois devrait dépasser celui du Japon à la fin de l’année 2 010
de presqu’une centaine de milliards de dollars (5 365 contre5 273). Il est
acquis que cet écart avec le Japon ne fera que se creuser rapidement, mais, en
fait, ce que vise la Chine, c’est de détrôner les États-Unis (PIB estimé à fin
2010 : 14 800 milliards de dollars) si elle peut poursuivre sa croissance au
même rythme pendant la prochaine décennie : le cabinet d’audit
Pricewaterhouse-Coopers estime la chose possible dès les années 2020 ! S’ajoute
à cette réussite que dans le même temps la Chine a ravi à l’Allemagne la place
de premier exportateur mondial ...
Les
dirigeants chinois, bien que savourant cette revanche sur le sort fait à leur
pays par les puissances occidentales depuis le XIXe
siècle,
puis par le Japon au cours du XXe,
se sont refusé toutefois à tout triomphalisme. Pour deux raisons. La première
réside dans le caractère relatif de la performance économique de leur pays qui,
ramenée au revenu par habitant, montre que ce dernier est encore dix fois moins
élevé en Chine que celui d’un Japonais. «
Désormais, le véritable défi de la Chine, c’est d’accroître le PIB par habitant
», selon
S. Boyer, de la banque Natixis. La seconde raison vient de la nécessité de
ménager le Japon. Les deux économies sont en fait complémentaires. Le
vieillissement de la population a contraint les entreprises japonaises à
s’externaliser en Chine pour allier leur savoir-faire technologique et les bas
coûts chinois, d’où des investissements japonais considérables en Chine (3,6
milliards de dollars en 2009) qui concrétisent un développement économique
extrême-oriental autocentré. Par ailleurs, afin que leurs échanges commerciaux
ne dépendent plus, en cas de crise de liquidités, d’un accès incertain au dollar
américain, monnaie habituelle de transaction du commerce international, les
Chinois multiplient les accords de swap entre banques centrales avec les pays
concernés, Singapour, Hongkong, Argentine, Biélorussie, et maintenant Corée du
Sud… Les échanges sont dès lors facturés en monnaies nationales, les accords
prévoyant qu’en cas de dépréciation d’une monnaie par rapport à l’autre les
pertes seraient à la charge de la banque centrale gérant la monnaie en
cause.
Enfin,
la Chine accélère ses investissements à l’étranger, pour la plus grande part
encore en Asie (71,4 % à fin 2009), mais ils s’étendent désormais à d’autres
régions (13 % du total en Amérique latine). Ils ont été multipliés par plus de
deux en deux ans, de 2007 à 2009 : 56,5 milliards d’euros contre 26,5. La Chine
est ainsi devenue le cinquième investisseur mondial. Un tel dynamisme montre
que, tissant ainsi sa toile, la Chine est bien redevenue l’empire du
Milieu.
*
2.
Bruits
de bottes aux deux bouts de l’arc de crise
2.1.
Au
Proche-Orient, l’opération
menée par l’armée israélienne contre les bateaux turcs qui tentaient de forcer
le blocus de Gaza a été condamnée avec une belle unanimité par la communauté
internationale. D’une certaine façon, cela revient à considérer l’État d’Israël
comme exclu de cette communauté puisque, quoi qu’il soit amené à faire pour
préserver une existence plus que jamais menacée, il est toujours présenté comme
l’agresseur, comme si le Hezbollah et le Hamas avec tous leurs stocks de
missiles étaient sans intentions homicides. Il y a quelque soixante ans, les
Occidentaux avaient cru se débarrasser du problème juif en créant cet
État,
mais c’était sans se soucier de sa viabilité qui ne pouvait être assurée que par
la force face à un monde musulman qui, c’était l’évidence même, n’en accepterait
jamais l’existence, ne serait-ce qu’en raison des spoliations subies par les
Palestiniens. Aujourd’hui, les Israéliens n’apparaissent plus en mesure
d’assurer leur sécurité sur l’ensemble de leur territoire, désormais notamment
menacé de frappes de missiles tirés à partir du Liban ou de la bande de Gaza. La
peur, mère de tous les risques d’actions préventives et souvent inconsidérées,
est donc à nouveau au rendez-vous, d’autant plus que, d’une part, l’allié turc
est passé de l’autre bord, et que, d’autre part, le président américain Obama,
cherchant à composer avec l’Islam, se montre beaucoup moins enclin à soutenir
ne
varietur la
cause israélienne.
Recherchant
à tout prix un succès diplomatique pour compenser un échec prévisible en
Afghanistan décrédibilisateur de la prétention au leadership
mondial des États-Unis, il a convoqué à Washington l’israélien Benyamin
Nétanyahou et le palestinien Mahmoud Abbas - qui sont venus contraints et forcés
- pour exiger d’eux qu’ils enterrent la hache de guerre. Plus facile à demander
qu’à obtenir. Les deux parties sont chacune liées par des prises de position
absolument inconciliables et on voit mal comment leurs représentants pourraient
se dédire à Washington sans provoquer de graves crises internes qui ruineraient
par avance tout espoir d’application sur le terrain des compromis acceptés.
Comment concilier en effet les exigences des uns, partage de Jérusalem,
reconnaissance du droit au retour des réfugiés palestiniens et retour aux
frontières de 1967, sans oublier la confirmation du gel de la colonisation, pour
les Palestiniens, et celles des autres, reconnaissance d’Israël comme État du
peuple juif, assurance qu’un accord règlerait définitivement le conflit et
abandon de toutes revendications ultérieures, garanties qu’un retrait de
Cisjordanie ne serait pas suivi d’attaques à partir des territoires restitués,
pour les Israéliens ? Le doute est plus que permis quant au succès des
négociations. L’absence d’une volonté politique américaine pour imposer les
décisions qui règleraient le conflit (colonies, réfugiés, frontières) est la
crainte des Palestiniens (Mohammed Dahlan, conseiller à la sécurité de Mahmoud
Abbas, in Le
Figaro).
Par
ailleurs, la création d’un État palestinien aux conditions fixées par Israël,
c’est-à-dire en fait sans souveraineté réelle puisque notamment démilitarisé, ne
peut répondre aux aspirations des Palestiniens : peut-on appeler « État » une
entité «encerclée par un mur, sans frontières, mitée de colonies » ? Bien
entendu, les rencontres vont se poursuivre. Les Américains souhaitaient que la
prochaine, fixée à la mi-septembre se tienne à Charm-el-Cheikh en Egypte, mais
le niveau de représentation des parties est apparu insuffisant aux Egyptiens
pour en accepter le parrainage… En d’autres termes, la forme tend à l’emporter
sur le fond, ce qui n’est pas un gage de réussite, même si l’on se donne un an
pour aboutir. Entre temps, il peut se passer beaucoup de choses. L’assassinat de
quatre colons israéliens en Cisjordanie est là pour rappeler qu’il faudra
compter avec l’autre composante de la partie palestinienne, le Hamas qui
manifestement ne veut pas d’un accord qui reconnaîtrait le droit à exister de
l’État juif. Et il ne suffira pas d’associer l’Egypte et la Jordanie aux
négociations pour donner à un éventuel accord la dimension régionale qu’il
réclame. Le Liban est aujourd’hui le pays le plus directement
concerné.
Sa
frontière avec Israël est un lieu d’affrontement permanent, de plus en plus
difficilement neutralisé par la Finul. Par ailleurs, il y aurait quelque 250 000
réfugiés palestiniens au Liban qui n’ont pu ou voulu s’intégrer et dont la
revendication principale est le retour en Palestine. D’autre part, le sud du
pays est entièrement entre les mains du Hezbollah, allié objectif du Hamas, qui
ne manque pas de faire étalage des moyens dont il dispose pour combattre Israël
(ouverture au public, au Sud-Liban, d’un bunker servant de PC opérationnel et au
stockage de missiles sophistiqués). Il n’y a donc aucun accord à attendre de ce
côté-là. Comme si la situation n’était pas déjà assez difficile à gérer s’y
ajoute une nouvelle donne qui ne manquera pas de compliquer encore les choses.
La compagnie américaine Nobel
Energy a
récemment révélé que d’importants gisements d’hydrocarbures avaient été
découverts au large des côtes israéliennes, notamment un champ pétrolier dénommé
« Tamar » et un champ gazier dénommé « Leviathan », respectivement à 90 km et
130 km de celles-ci. Les réserves de gaz sont évaluées à plus de 450 milliards
de mètres cubes. Aussitôt s’est posé le problème de délimitation des zones
d’exploitation entre Israël, le Liban et Chypre. Or elles n’ont jamais fait
l’objet d’aucune négociation et a fortiori d’aucun accord…
*
2.2.
A
l’autre bout du continent eurasien, c’est
la Corée du Nord qui fait toujours souci. Pour autant qu’il soit réellement
prouvé*, mais on peut s’attendre à tout de la part de ce pays en manière de
provocation, le torpillage d’une corvette sud-coréenne de 1.200 tonnes (il ne
s’agit pas d’un bateau de pêche !) par un de ses sous-marins et les quarante-six
morts qu’il a entraînées ont mis fin aux tentatives de rapprochement des deux
Corées et relancé les risques d’une réouverture des hostilités entre les deux
pays. Il est clair par ailleurs que les Américains, présents militairement sur
le sol sud-coréen**, sont euxmêmes partie prenante dans l’affaire, non seulement
en tant qu’allié et protecteur de la Corée du Sud, mais également au titre de
leur propre défense. Ce n’est un secret pour personne qu’ils cherchent par tous
les moyens, y compris avec l’aide diplomatique de la Chine dont la Corée du Nord
a toujours plus ou moins constitué une marche (se rappeler son intervention lors
du conflit coréen), à contraindre ce pays à renoncer à son armement nucléaire et
à ses missiles qui menacent désormais, outre directement la Corée du Sud et le
Japon, leurs propres bases dans l’Océan Pacifique et peut-être bientôt le sol
américain lui-même. L’enjeu est donc stratégique pour les États-Unis, surtout si
l’on considère que l’avenir des relations américano-chinoises dépend de
l’évolution d’une situation régionale plutôt portée aux
surenchères.
Les
récentes manoeuvres navales américano-sudcoréennes, présentées comme une riposte
et un avertissement aux Nord-Coréens, ont été considérées par la Chine comme la
visant elle-même, vu l’importance des moyens déployés et l’espace marin
concerné. Il est évident que les États-Unis s’efforcent de contenir les efforts
de Pékin pour étendre sa souveraineté maritime en Mer Jaune comme en Mer de
Chine méridionale et pour s’ouvrir à la haute mer, en développant sa flotte de
guerre dont la composante en sous-marins ne cesse de se renforcer (60
sous-marins dont 6 nucléaires - construction d’une base pour ses sous-marins
d’attaque et nucléaires stratégiques dans l’île de Hainan). La Chine s’est donné
pour premier objectif de sanctuariser ses eaux territoriales qu’elle entend
étendre aux 200 milles délimitant les zones économiques exclusives (ZEE) dont
chaque pays peut se prévaloir. à ses yeux, toute incursion de navire de guerre
étranger dans ces eaux a un caractère hostile et ne peut être qu’une source de
tension.
Les
Chinois cherchent par ailleurs à se garantir contre la menace de blocus que les
Américains, en bordant les côtes chinoises d’une ceinture d’États alliés,
s’efforcent de renforcer. Cet affrontement rend manifestement quasi impossible
le règlement des différents portant sur la délimitation des ZEE entre ces États
et la Chine. Au-delà de la défense de leurs eaux territoriales, les Chinois ont
à sécuriser leurs voies d’approvisionnement maritimes. Leurs investissements
outre-mer, en Afrique notamment (552 millions de dollars au1er
semestre
2009 : + 81 %), visent à compléter leurs ressources énergétiques (négociations
avec le Nigeria pour prendre des participations majeures dans les gisements
pétroliers du pays : investissements de l’ordre de 20 milliards de dollars) et
en matières premières (mines de fer australiennes entre autres) indispensables à
l’essor industriel de leur pays. Leurs principales voies d’approvisionnement
énergétique passant par l’Océan Indien, ils ont entrepris de tisser un « collier
de perles portuaires » autour de l’Inde, en participant à la construction ou à
la modernisation de plusieurs ports commerciaux en Birmanie, au Sri Lanka et au
Pakistan, que leur marine de guerre pourrait éventuellement utiliser comme bases
logistiques. Le port de Gwadar au Pakistan pourrait même avoir vocation à
devenir une de leurs principales bases navales. On aura remarqué que la marine
chinoise est dès maintenant présente dans l’Océan Indien en participant
activement à la lutte contre la piraterie… et que cette présence ne manque pas
d’inquiéter l’Inde.
*
Les Américains nous ont habitués eux-mêmes à la fabrication d’incidents de ce
genre pour justifier certaines de leurs interventions, au Nord-Vietnam
notamment.
**
La possession de l’arme atomique par les Nord-Coréens leur donne une capacité de
dissuasion face à des forces américaines en disposant elles-mêmes en Corée du
Sud ou au large de ce pays. C’est aussi pour la Chine, dont la Corée du Nord
constitue une marche, une véritable carte stratégique dans le jeu qui l’oppose
aux États-Unis. Même cas de figure à l’ouest avec le Pakistan qui équilibre la
menace indienne avec son armement nucléaire, et avec lequel la Chine développe
désormais un véritable partenariat dans l’armement (char de combat, avion de
combat multirôle J-10
qui
doit beaucoup aux technologies… israéliennes, etc.).