Du
fait
même du peu d’intérêt que les Français portent au conflit afghan, l’affaire
Desportes n’a pas eu dans l’opinion publique le même retentissement que
l’affaire Bettencourt qui fait toujours les délices des médias, mais elle est
tout aussi révélatrice de la malhonnêteté intellectuelle qui peut régner au plus
haut niveau de l’État lorsqu’il s’agit de nier des évidences. Depuis la
réintégration de notre pays dans le commandement militaire de l’Otan, les
protestations de loyalisme des autorités françaises envers les États- Unis se
multiplient, en particulier pour tout ce qui touche à l’Afghanistan. En
inconditionnels vassaux, nos américanolâtres, tel l’actuel ministre de la
Défense, s’opposent à toute réflexion critique au sein des armées, alors même
qu’aux États-Unis, s’agissant de la guerre en cause, la stratégie déployée fait
discussion et qu’il est évident que l’on cherche, à Washington comme à Kaboul, à
sortir au plus vite de l’affrontement militaire. Tel est le fond de l’affaire du
général Desportes.
1.
LA
STRATÉ GIE DE L’ÉDREDON OU L’INTERDICTI ON DE PENSER AUTR
EMENT
Au
moment où les restrictions budgétaires vont remettre en cause différents
programmes majeurs d’équipements et, par là même, ébranler dangereusement la
cohérence de l’outil militaire dont le Livre
blanc de
2008 venait de redéfinir les missions et les moyens, une querelle bien
inopportune a éclaté au plus haut niveau de la hiérarchie entre l’amiral
Guillaud, chef d’état-major des armées (CEMA) et coauteur du dit Livre
blanc, et
le général Desportes, directeur du Collège interarmées de défense (CID), à
propos d’un entretien de ce dernier avec la journaliste N. Guibert, publié dans
Le
Monde du
2 juillet 2010 et qui faisait suite à un article publié dans Le
Figaro du
19 juin. Ces deux textes portaient principalement sur la conduite de la guerre
en Afghanistan après le limogeage du général américain
McChrystal.
Pour
être inopportune la querelle n’en était pas moins prévisible, le général
Desportes ayant toujours manifesté une liberté d’esprit peu conciliable avec la
doctrine officielle, largement inspirée du modèle américain, selon lequel la
technologie assurerait à distance des victoires rapides permettant d’atteindre,
sans ou avec un minimum de pertes humaines, les objectifs politiques recherchés.
Le général n’a jamais ménagé ses critiques à l’égard de cette doctrine :
«
Les exemples de l’Irak, de l’Afghanistan ou du Liban le montrent :
la
technologie ne produit pas d’effet politique ». À l’heure des conflits
asymétriques où le faible se défend avec les moyens de la guerre conventionnelle
et par la guérilla, il faut que le fort « pense la guerre autrement
».
Dans
Le
Monde du
22 juin, François Heisbourg, de la Fondation pour la recherche stratégique et
ancien membre influent de la Commission du Livre
blanc en
2008, ne disait guère autre chose quand, prenant
en considération les besoins opérationnels des troupes au combat, souvent
négligés au profit des grands programmes, et
devant la nécessité de concilier austérité et besoins futurs, il recommandait :
«
Il est nécessaire de ménager au cours des prochains mois une phase de réflexion
».
Il existe donc un courant de pensée qui remet en cause cette sorte de pensée
unique qui a poussé la France à réintégrer le commandement militaire de l’Otan,
et dont l’influence grandissante dérange à l’évidence, au travers notamment des
réflexions auxquelles incite le général Desportes, tant parmi les stagiaires du
CID qu’il dirige que dans les ouvrages de la collection qu’il dirige également
aux éditions Economica.
2.
QUE
DISAIT DONC DANS LES ARTI CLES INCRI MINÉS LE GÉNÉRA L DESP ORT ES QUI
N’ÉTAIT PAS À DIR E ?
D’abord
une vérité fondamentale et universelle soulignée dans l’article du
Monde
:
«
On ne peut pas faire la guerre contre le moral des soldats ».
Axant
sa conduite des opérations sur la protection des populations dont il s’agissait
de « gagner les coeurs et les esprits » selon la
doctrine de la contre-insurrection, le général McChrystal avait depuis un an
limité l’usage des moyens aériens et de l’artillerie pour éviter les dommages
collatéraux, mais cela non sans mettre en danger ses propres troupes dont les
pertes n’avaient cessé dès lors d’augmenter, minant leur moral. Malheureusement,
il n’avait pu obtenir pour autant les adhésions des populations recherchées.
Résultat :
« La situation n’a jamais été pire », constatait
le général Desportes, mettant par ailleurs en cause une insuffisance de
détermination de la part du président américain dans ses choix stratégiques.
Crime de lèse-majesté pour nos indécrottables atlantistes
!
Le
général soulignait d’autre part, ce qui ne pouvait que déplaire en France, le
fait que la faiblesse de leurs participations à la
guerre ne permettait pas aux pays alliés d’intervenir dans les choix
stratégiques, et qu’il en résultait que la guerre était une guerre
spécifiquement américaine, que
les États-Unis menaient selon leur propre doctrine : choix des moyens et soutien
à un gouvernement mis en place par eux. Le général n’hésitait pas à employer le
mot « fantoche » à l’égard de ce dernier. Le propos pouvait paraître incisif,
mais il reflétait une opinion largement répandue, en premier lieu aux
États-Unis. Il incitait surtout à une réflexion plus approfondie sur la
stratégie de contreinsurrection telle qu’elle était appliquée en Afghanistan.
Certains ont vu dans les propos du général rapportés par
Le Monde une
remise en cause de ses prises de position antérieures. Comme il est difficile de
penser qu’il ait pu changer d’avis depuis le 19 juin, date de parution de son
article «
Afghanistan : nous ne devons pas perdre » dans
Le Figaro, ses
propos de juillet, considérés globalement, sont davantage des incitations à
renforcer les moyens opérationnels de la coalition qu’une remise en cause de son
intervention. En bref, il s’agit de déterminer les conditions du succès. Lorsque
le général écrit que «
le succès, inévitablement, va demander du temps … et du nombre »,
il
ne fait qu’énoncer les conditions sine
qua non de
celui-ci, mais, dites ainsi, ces vérités se heurtent de front aux préoccupations
politiciennes, lesquelles, en France, se traduisent par un refus du débat (la
stratégie de l’édredon, comme le titre La
Croix) et
lesquelles, aux États-Unis, sont de pure nature électoraliste et voudraient
faire croire à un prochain retour des boys
dans
leurs foyers.
En
tout état de cause, les propos du général Desportes étaient donc loin de
préconiser d’abandonner le combat, bien au contraire, mais, comme il le
soulignait, sa préoccupation était qu’«
en dessous d’un certain ratio de forces de sécurité déployées par rapport au
volume de la population, l’histoire indique que les perspectives de réussite
sont dérisoires ». Et,
conclusion logique au niveau politique, si l’on tenait compte de cette
contrainte du nombre : «
soit l’issue importe peu : mieux vaut alors partir vite ; soit ce combat est
important, et il faut s’y engager vraiment ». C’est
bien évidemment le choix qui va s’imposer de toute manière, et on ne voit pas le
mal qu’il y avait à le dire et en quoi cela pouvait paraître « contreproductif »
ainsi que le soutient M. Morin dans un entretien au journal La
Croix du
23 juillet ! Aux politiques américains et alliés, y compris français, de prendre
leurs responsabilités, mais il appartenait assurément à un expert militaire
qualifié de vouloir les éclairer dans ces choix difficiles. L’obligation de
réserve ne pouvait avoir qu’un effet négatif en la matière. Elle n’était pas de
mise : c’était d’une certaine façon revenir à la querelle entre Pétain et de
Gaulle. Cela confirme que celle faite au général Desportes est une mauvaise
querelle qui nuira plus qu’elle n’aidera à assurer la cohérence de l’outil
militaire national, aujourd’hui fondamentalement menacée, d’une part, par les
gaspillages de moyens liés à des projections en opérations extérieures dont on
cherche en vain la cohérence politique et, d’autre part, par les réductions, les
étalements, voire les renoncements imposés au nom des restrictions budgétaires
annoncées.
Bien
entendu, la colère de l’amiral Guillaud et l’annonce par le ministre Morin d’une
prochaine sanction à l’encontre du général Desportes relèvent avant tout du
besoin politicien de justifier l’engagement français en Afghanistan aux yeux
d’une opinion publique pour le moins sceptique … quand elle s’en préoccupe. Nul
ne sait d’ailleurs ce qu’il en serait en cas d’alternance au pouvoir en 2012. De
plus, et bien plus préoccupant, la rapidité avec laquelle nos partenaires de
l’Union européenne les plus engagés en Afghanistan, tels le Royaume-Uni et
l’Allemagne, voire l’Espagne et l’Italie, réduisent leurs budgets de défense
laisse mal augurer de la poursuite d’une politique commune d’intervention au
niveau européen, ce qui est pourtant présenté comme une obligation par référence
au sommet de l’Otan tenu à Bucarest en 2008.
3.
LE
MOMENT PR ESS E DE TR OUVER UNE STRATÉ GIE DE SORTI E
Comme
vient de le confirmer la réunion tenue à Kaboul le20 juillet, et l’heure étant à
la recherche d’une « stratégie de sortie » pour les Occidentaux, une course de
vitesse est désormais engagée en vue de constituer et de rendre opérationnelles,
au moins sur le papier, les forces armées et de police afghanes pour leur
transférer au plus vite, 2014 constituant une date butoir, la responsabilité de
la sécurité de leur pays, autrement dit dans des délais qui répondent aux
attentes des électorats américains et européens. Il s’agit là d’un objectif très
en deçà des objectifs politiques et « démocratiques » que la coalition s’était
donnés unilatéralement et auxquels elle espérait faire adhérer les
Afghans.
Malheureusement,
il est évident aujourd’hui que le contrôle de la situation sur le plan politique
échappe de plus en plus aux États-Unis et à leurs alliés. Le piège qui s’est
refermé sur eux n’est pas militaire. Même un succès des armes n’y changerait
rien, d’autant qu’il ne saurait être question, du point de vue afghan, de
prolonger au-delà de celui-ci la présence des forces de la coalition dans le
pays pour garantir, par une sorte de protectorat, la stabilité et la sécurité
retrouvées.
La
lucidité est de reconnaître que la réunion de Kaboul en se rangeant totalement
aux propositions du président afghan a d’ores et déjà donné à ce dernier un
blanc-seing pour gérer la situation à sa guise. Il a entre autres obtenu, malgré
toutes les accusations de corruption dont son administration est l’objet, que
l’aide internationale soit désormais gérée par cette dernière. Mais c’est
surtout sur le plan politique, c’est-à-dire celui de la recherche d’une solution
au conflit, qu’il se voit reconnaître une capacité d’initiative quasi exclusive.
De fait, la partie se joue désormais entre lui et les généraux pakistanais, avec
en arrière-plan, couvant, le conflit indo-pakistanais et le partenariat
militaire sino-pakistanais, évident en particulier dans le domaine de
l’armement.
Ainsi
cette guerre, qui ne veut pas dire son nom, tend à s’inscrire également dans
l’affrontement sino-américain. De fait, elle ressemble, pour une part au moins,
aux conflits périphériques de la guerre froide provoqués entre États vassaux des
deux blocs. La Chine satellise aujourd’hui ses marches stratégiques comme
auparavant l’URSS. On est très loin dès lors de l’objectif militaire initial de
la coalition occidentale qui était de détruire les bases afghanes d’al-Qaïda et
d’éliminer physiquement ses chefs. La crise afghane a pris une tout autre
dimension et, si une chose est sûre, c’est que, quel qu’il soit, son règlement,
qui ne peut plus être imposé par la coalition, ne réduira en rien la menace que
fait peser sur les sociétés occidentales un terrorisme désormais mondialisé et
plus ou moins lié au crime organisé. Ce qui vient de se passer au Sahara ne fait
que le confirmer. À elle seule, cette dernière constatation devrait conduire à
se demander s’il est encore pertinent de faire une priorité de la poursuite de
l’intervention en Afghanistan lorsque d’autres théâtres d’affrontement se font
jour, en Afrique notamment.
Par
ailleurs, les actions de guérilla contre les forces de l’ordre qui se
multiplient en France à tout prétexte révèlent la menace grandissante de voir
leurs auteurs se transformer un jour en un véritable ennemi intérieur.
Rapportées au renforcement continu des moyens opérationnels de ces fauteurs de
troubles, armements et moyens de communication (ne leur manque que la
coordination des opérations au plan national), ces actions posent elles aussi un
problème de sécurité intérieure qui pourrait se révéler plus pressant que la
poursuite de l’intervention en Afghanistan, d’ores et déjà menacée d’un échec
d’autant plus dommageable qu’il sera perçu comme un renversement du rapport des
forces entre l’Islam et l’Occident, ce qui n’arrangera rien sur le plan de nos
problèmes internes de sécurité.