Sous son
apparence un peu abrupte, Jacques dissimulait une nature profondément humaine et
généreuse. Ses colères mémorables étaient souvent feintes et assurément son
caractère n’était pas aussi mauvais qu’il aimait à le faire croire. S’il savait
être éloquent, il utilisait des expressions à l’emporte-pièce qu’il ne fallait
surtout pas prendre au pied de la lettre. Ainsi, lors du premier dînerdébat à l’Académie auquel j’assistais, il avait déclaré
: « Je préfère Hitler à [George W.] Bush parce qu’au moins Hitler était
intelligent ! ». Jacques aimait choquer pour provoquer le débat et la
discussion. La polémique ne le rebutait pas, bien au contraire. Elle stimulait
son énergie. Cela lui permettait d’affirmer ses convictions qui étaient fortes
et ancrées dans un patriotisme sincère, réel et profond. Mais cela ne
l’empêchait pas d’être ouvert à la discussion et à l’échange. Il était
intransigeant pour tout ce qui lui semblait toucher à l’essentiel, à savoir
l’indépendance nationale, le rôle et la place de la France dans le monde et la
défense des droits sociaux et de la participation.
Il
était constamment rebelle aux idées dominantes et à la pensée unique. Il
rejetait les fatalités, les renoncements et les abandons. Il n’était pas de ceux
qui sont prêts à se renier et à se rallier pour des honneurs, un ministère ou
une décoration.
Jacques
était aussi un véritable humaniste dont les convictions sociales étaient
marquées par la doctrine sociale de l’Église. Il était généreux et attentif aux
autres. Une phrase de son père prononcée le jour de ses douze ans était restée
gravée en lui : « N’oublies jamais qu’un ouvrier entre dans un tunnel à l’âge de
quatorze ans et qu’il n’en sort qu’avec sa mort. Le rôle d’un patron, c’est
qu’il s’en sorte bien avant ». Jacques s’en est souvenu toute sa vie. Cela
explique son attachement à la participation. Comme chef d’entreprise, il l’avait
mise en oeuvre dans les années 60 en associant les
salariés de son entreprise. Le Général de Gaulle avait appris cette expérience
et il s’y était intéressé en l’invitant à l’Élysée pour en parler.
Au
fil du temps, Jacques et moi étions devenus de véritables amis. Malgré notre
différence d’âge (trente-neuf ans nous séparaient), il avait insisté pour que
l’on se tutoie et cela nous était devenu naturel tant Jacques était resté jeune
et vif d’esprit. Il utilisait toutes les techniques modernes de communication
(surtout le téléphone portable et les courriels). Rares étaient les semaines
sans qu’il ne m’appelle en me saluant de son traditionnel (et flatteur !) «
Salut jeune homme ! ». Il me recevait régulièrement chez lui à Samois-sur-Seine (près de Fontainebleau) où il vivait dans
une maison jolie et coquette. Venant de Paris, j’arrivais vers 19 heures et il
me
gardait parfois jusqu’à une heure du matin car il aimait discuter autour d’un
verre d’Armagnac (qu’il préférait au Cognac !) après le dîner. Ce fût un grand
privilège d’avoir avec lui ces nombreuses conversations sur le Général et le
gaullisme au cours desquelles il fût véritablement mon professeur de
Gaullisme.
Avec
lui, je revivais l’épopée du Général, depuis la manifestation du 11 novembre
1940 à celle du30 mai 1968 sur les Champs-Élysées. Il avait participé à ces deux
manifestations et aux nombreux épisodes survenus entre ces deux dates (notamment
la Seconde guerre mondiale, le RPF, le retour au pouvoir du Général et la guerre
d’Algérie). Il regrettait de ne pas avoir pris de notes à l’époque mais il avait
conservé en mémoire bon nombre de faits et d’anecdotes. Il aurait pu être
ministre (notamment dans le gouvernement Chaban-Delmas entre 1969 et 1972) mais
il n’avait pas suffisamment l’esprit courtisan pour cela. Son opposition au
président Pompidou m’était difficile à comprendre en raison des liens amicaux
qu’entretenaient Jacques avec les anciens premiers ministres, Jacques
Chaban-Delmas et Pierre Messmer.
Avec
le recul, Jacques se souvenait ne pas s’être compris et entendu avec Pompidou,
tout en reconnaissant qu’il n’avait pas été un mauvais président. Son décès
brutal, à la fin de l’été dernier, nous a laissé orphelins. Certes, lors de
notre dernière rencontre à son retour de vacances, il m’avait fait part de sa
très grande fatigue mais nous ne nous étions pas préparés à son départ, tant
était grande sa volonté de voir la fin du mandat du Président de la République
actuel pour connaître la suite. Il était resté curieux de l’avenir… ce qui ne
l’empêchait pas d’annoncer régulièrement « la Révolte des Croquants ». Avant
même la crise actuelle, il pensait que les années 2010 allaient être très
préoccupantes. Pour autant, Jacques n’était pas triste ou fataliste. Il
annonçait le pire pour le conjurer. Son patriotisme était tel qu’il n’a jamais
cessé de croire en la France et en sa destinée. Citons-le en guise de conclusion
(lors du dîner-débat du23 octobre 2007) : «
Par éthique, j’ai toujours considéré
qu’il
était indispensable d’aller à l’essence même des choses ; par conviction, j’ai
toujours considéré qu’il était nécessaire de pousser la critique événementielle
; par habitude culturelle, j’ai toujours pensé que de la confrontation de
l’essence et de la critique naissaient les éléments positifs qui permettent un
accord d’une part entre les hommes, d’autre part entre eux et les phénomènes
d’interaction ».
Tel était mon ami Jacques