LA MORT D’UN IMMORTEL

LA MORT D’UN IMMORTEL

 

par Luc Beyer de Ryke, député européen honoraire

 

 

La mort de Maurice Druon m’a attristé. Nous nous étions croisés au Parlement européen. Il n’y était resté qu’un an. En vertu d ‘une fausse bonne idée de Jacques Chirac ; elle voulait que les parlementaires gaullistes siègent un an dans « cette assemblée de bavards » et cèdent leur siège à leur successeur. La règle dite du « tourniquet » était une erreur politique, elle méconnaissait la nature des ambitions humaines et devint très vite impraticable. Toujours est-il que lorsque j’entrai au Parlement, Maurice Druon en sortait. Notre cohabitation fut brèvissime. Il n’empêche que chaque fois que nous nous rencontrions, d’une voix amicale et claironnante il me saluait d’un « cher collègue ! »

J’avais régulièrement de ses nouvelles par un de ses proches collaborateurs qui répondait au nom curieux de Personne. Ce « Personne » était quelqu’un puisqu’il devint par la suite le secrétaire particulier d’un Maurice Druon devenu Secrétaire perpétuel de l’Académie française. C’est en cette qualité que je revis Maurice Druon et réalisai avec lui une de ces « Rencontres » analogues à la R.T.B.F. aux Radioscopies qui firent la réputation de Jacques Chancel.

 

Nous nous rencontrâmes dans son bureau du « Perpétuel », quai de Conti, qu’il occupa durant quatorze ans pour le céder à Hélène Carrère d’Encausse. Cet adversaire résolu et passionné de la féminisation des mots ne l’était pas de celle des fonctions… Dans une vie aussi longue, aussi riche, que retenir ? D’abord le personnage. Par l’allure, la voix, le style, c’était Sacha Guitry ressuscité ; avec des colères à la Gabin qui faisait trembler la Coupole. La vie est faite de paradoxes. Le conservateur, d’aucun diront le réactionnaire qu’il «était devenu au fil du temps, fut le neveu de Joseph Kessel.

 

Les deux se sont retrouvés à Londres durant la guerre. Druon n’avait pas vingt-cinq ans lorsque, avec Kessel, il écrivit Le chant des Partisans sur une musique d’Anne Marly. Ce chant si souvent repris avec ferveur, le poing levé, est peut-être sa plus belle oeuvre, celle qui le fera rester dans l’Histoire. Pour accompagner sa mémoire, aux « partisans » s’adjoindront les rois, Les Rois maudits.

 

Au moment où Valéry Giscard-d’Estaing voulait faire sortir l’Histoire des écoles, Maurice Druon la fit entrer dans la tête des écoliers. Il faut avouer que l’homme de Lettres fut en cela magistralement aidé par la télévision. Les Rois maudits furent une oeuvre collective dont Druon fut l’inspirateur et l’ordonnateur. Généralement les « nègres » sont anonymes. Ceux de Maurice Druon étaient célèbres. Dans la préface des Rois maudits, il les cite et les remercie. Sa gratitude va ainsi à Edmonde Charles-Roux, Gilbert Sigaux et le belge José-André Lacour dont le souvenir n’est pas oublié dans le milieu littéraire bruxellois.

 

À quatre-vingt-dix ans, Maurice Druon quitte la scène qu’il a empli de sa présence. Toujours très élégant, une élégance de bon aloi, aimant le tweed et portant monocle, jusqu’à quatre-vingt-cinq ans Maurice Druon, ancien élève de Saumur, montait tous les jours dans sa propriété de Faise près de Libourne. C’est là qu’il fut enterré.

 

Maurice Druon avait l’amour de la France. Il s’incarne pour lui dans l’homme du 18-juin. Ce fut son honneur et aussi celui du général de Gaulle d’avoir fédéré autour de lui des fidélités aussi dissemblables que celles de Maurice Druon, d’André Malraux, de Romain Gary et de Maurice Clavel.

Maurice Druon a servi la France, ses Lettres, sa Langue. Évoquant nos brèves rencontres, c’est moi qui aujourd’hui, avec respect et humilité, lui dit « Adieu, mon cher collègue »…

 

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26.05.2009

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