Attentifs à nos
dictionnaires, pendant des dizaines d’années, nous avons vu la classe sociale
comme un ensemble de personnes :
- qui ont une même fonction, de mêmes
intérêts ou sont de même condition (Larousse 1969) ; - qui appartiennent à un
même groupe social (Hachette1980) ;
- qui ont des
traits communs suivant un critère économique, historique, sociologique (Petit
Larousse 1999) ;
- qui sont de
même condition sociale, ont en commun un mode de vie, une idéologie, etc. (Auzou
2002) ;
- qui
appartiennent à un même groupe social ou économique(Hachette
2009).
Avec des
références influencées par les analyses marxistes telles les classes ouvrière et
dirigeante et la lutte des classes, réputée opposer la bourgeoisie et le
prolétariat. Pour Marx, la classe sociale était définie par sa position et son
rôle dans le processus de production. Ces définitions, qui mettent l’accent sur
l’existence de similitudes de situations sociales, de professions, d’intérêts,
recouvrent, dans une certaine mesure, les catégories socioprofessionnelles.
Jusqu’à présent, les classes moyennes étaient couramment placées entre le
prolétariat et la haute bourgeoisie. Facile à dire, mais pas à cerner. Pourtant,
chaque jour apporte son lot d’appréciations, d’évaluations, de promesses, de
décisions et d’actions censées concerner les classes
moyennes.
Tout ceci dans
un flou certain, faute de définitions assez précises et reconnues par le plus
grand nombre. Les définitions méritent d’être reprécisées par des instances
compétentes, plutôt que par des statisticiens ou des politiciens enclins à
définir avec leurs critères et leurs arrière-pensées ce que sont les classes
moyennes, ou encore ce qu’est la pauvreté, puis de tenter d’imposer ces
définitions dans le public, en lieu et place ou en dédoublement de celles en
usage. Conscient de ces difficultés sémantiques, le Centre de Recherche pour
l’Etude et l’Observation des Conditions de Vie (CREDOC) vient d’utiliser une
définition de caractère statistique. Elle est présentée avec « Une typologie des
classes moyennes et des autres catégories de revenus » dans une étude citée par
la presse, accessible en résumé sur Internet, et intitulée « Les classes
moyennes sous pression ». Les 10 % de la population totale aux revenus les plus
faibles (1er décile des revenus : moins de 780 euros mensuels avant impôt en
2006 – pour une personne seule) entrent dans les « catégories pauvres ». Les 20
% des personnes des 2e et 3e déciles (revenus entre 780 et1.120 €), constituent
les « catégories modestes ».
À l’autre extrémité de l’échelle, se
trouvent les « catégories aisées », les 10 % des personnes du décile 9 (revenus
de 2.600 à3.010 €) et, au sommet, les 10 % des personnes du décile10 (revenus
supérieurs à 3.010 €), les « Hauts revenus ». Du 4e au 8e décile, entre 1.120 et
2.600 € de revenus, ont été placées les « classes moyennes », dont l’effectif a
ainsi été fixé à 50 % de la population totale. Avec une subdivision : les 30 %
des personnes des déciles 4 à 6, aux revenus inférieurs à 1.750 €, constituent
les « classes moyennes inférieures », et les 20 % des personnes des déciles 7 et
8, aux revenus supérieurs à 1.750 €, forment les « classes moyennes supérieures
».
En choisissant
l’échelle des déciles de revenus, très à la mode en ce moment, pour cataloguer
les populations, le CREDOC a privilégié un critère particulier de classement ne
permettant pas de retrouver les classes sociales habituelles. Cependant, de
telles définitions peuvent rencontrer un certain succès auprès de statisticiens
gourmands d’informations quantitatives, surtout si les médias les propagent… Le
mot « classe » ne doit pas être détourné de son sens. Les « classes moyennes »
de la typologie sont constituées de personnes (et de ménages) très hétérogènes,
au plan social et professionnel, à celui des patrimoines, notamment. La
dénomination « catégories moyennes » serait plus homogène avec celle appliquée
aux catégories pauvres, modestes et aisées.
Le fait d’avoir
fixé les limites des catégories aux niveaux de déciles de revenus signifie, en
outre, qu’il y aura aussi dans l’avenir, quoiqu’il arrive, 10 % de personnes de
catégories pauvres, 20 % de modestes, 50 % de personnes aux revenus moyens, etc.
La répartition des personnes entre les différentes catégories est figée dans le
temps. C’est plus que troublant ! D’ailleurs, pourquoi a-t-on décidé que 50 % de
la population constituerait les catégories moyennes ? Mêmes questions pour les
autres catégories. L’idée de partager la population en six catégories suivant un
critère de revenu est intéressante. Mais pourquoi avoir choisi les revenus avant
impôt, et non les revenus après impôt, qui donnent une échelle différente, plus
resserrée, et des images plus fidèles des niveaux de vie ? Dans notre beau pays,
la moitié de la population ne paie pas d’impôt sur le revenu (IR) et certains
reçoivent des primes. En 2006, un salarié, seul, ne payait pas d’IR si son
revenu imposable annuel, après la déduction de 10 %, ne dépassait pas10.642 €.
Sans cette déduction, ce revenu était proche de1.000 € mensuels. Il faut
rappeler aussi que les allocations familiales, les allocations logement, le RMI…
qui étoffent le revenu réel, ne font pas partie des revenus
imposables.
Presque toutes
les personnes pauvres ou modestes, ainsi qu’une partie substantielle des
personnes des « catégories moyennes » ne sont pas imposées à l’IR. Ceci
rapproche les catégories moyennes de celles des pauvres et des modestes. Cela
établit un lien entre ces populations au lieu de les différencier. En 2006, le
SMIC mensuel brut était fixé à1.254,28 € pour 35 heures de travail par semaine.
L’année d’avant, il était de 1.357 € pour 39 heures hebdomadaires. Il me semble
très contestable de faire entrer les travailleurs au salaire minimum dans les
catégories moyennes, mêmes inférieures. De l’autre côté, le seuil inférieur des
revenus arrêté pour les catégories moyennes supérieures (1.750 €, avant impôt)
paraît faible pour justifier la qualification« supérieures
».
Avec la
typologie, est évoqué « l’individu médian », au revenu (après impôt, cette fois)
de 1.467 € en 2006, qui serait représentatif des « classes moyennes ». A ce
niveau de revenu, nous sommes à l’intérieur des catégories moyennes inférieures.
Le revenu moyen français après impôt, évalué à 1.717 €, est plus proche et plus
représentatif du revenu de « l’individu moyen ». Mais, visiblement, les «
classes médianes » sont en marche pour remplacer les « classes moyennes ». Le
revenu médian est toujours inférieur au revenu moyen. En France, les politiques
de redistribution suivies ont conduit à augmenter les revenus les plus faibles
davantage que les revenus plus élevés et, ce faisant, à restreindre l’écart
entre le revenu moyen et le revenu médian, en tirant le premier vers le bas et
le second vers le haut. En 1970, cet écart était de + 22 %. En 2002 il était
descendu à + 11 %. Après des améliorations récentes des séries statistiques, il
a été réévalué à + 17 % en 2006.
Il faut rappeler
qu’une « pauvreté monétaire relative » a déjà été définie par les statisticiens,
très en vogue dans les milieux politiques, les associations et les médias. Elle
est caractérisée par un seuil de pauvreté fixé actuellement à60 % du niveau de
vie (NDV) médian dans chacun des pays de l’UE. En 2006, le revenu médian en
France étant de 1.467 €, le seuil de pauvreté était alors de 880 €, et le nombre
de pauvres était évalué à 7,862 millions, soit13,2 % de la population. Jusqu’en
2005, le seuil de pauvreté était fixé à 50 % du NDV médian, ce qui déterminait
un taux de pauvreté de 7,1 % (en 2006). En relevant le seuil à60 %, les
statisticiens (à l’initiative d’Eurostat) ont ajouté plus de 3,6 millions de
pauvres en France, du jour au lendemain. Aussi, certains « observateurs » peu
regardants ont pu dénoncer une montée sans précédent de la pauvreté chez nous.
L’INSEE n’a pas totalement oublié le seuil de50 %, et il lui arrive de publier
des données sur la pauvreté correspondant aux seuils de 50 % et de 60 %. La
pauvreté n’en est que plus relative. Une nouvelle définition, à10 % de la
population, ne ferait qu’ajouter au désordre et renforcer le sentiment que
l’arbitraire et l’indécision s’entrechoquent dans ces domaines sociaux,
économiques et politiques de première importance.
On peut
regretter qu’en France la pauvreté ne soit pas davantage appréciée en fonction
des situations des personnes et des ménages, de leurs besoins et de leurs
pouvoirs d’achat (un indicateur basé sur le minimum vital est en usage dans
quelques autres pays), mais qu’elle s’estime relativement à d’autres situations
plus enviables. On est pauvre par rapport à d’autres, qui ont des revenus plus
élevés. Symétrie du côté des « plus riches ». La philosophie sous-jacente incite
à mettre en exergue les « inégalités » de revenus et à placer le revenu en
donnée prédominante dans les analyses ainsi que dans la préparation des
décisions publiques. Il ne me paraît pas assuré que cette seule voie, très
fréquentée, soit suffisante et conduise inéluctablement au
progrès.
En optant pour
la pauvreté monétaire relative, notre UE a pris pour devise : « à chaque pays
ses pauvres ». En Espagne, il y a 20 % de pauvres sous un seuil de pauvreté de
571 euros (en 2006, toujours). À quelques pas de la frontière espagnole, en
France, vivent des pauvres (des Français… et des Espagnols, d’ailleurs) dont le
niveau de vie peut être jusqu’à 42 % supérieur à celui des pauvres résidant de
l’autre côté de la frontière. Entre Thionville et Luxembourg, peu distantes, se
trouvent des pauvres aux NDV inférieurs à 810 € en France, et des voisins
pauvres au Luxembourg, aux NDV proches de 1.484 € (c’est-à-dire de l’ordre de
notre NDV médian). Avec le seuil de pauvreté du Luxembourg, la moitié de la
population résidant en France serait pauvre. Des anomalies aussi criantes,
s’observent à l’est. Le seuil de pauvreté des Allemands (de l’est, notamment),
fixé à 781 €, est 3,25 fois plus élevé que celui de leurs voisins de la
République tchèque (240 €) et 5 fois supérieur à leurs voisins de Pologne (156
€).
En France, le
seuil de pauvreté est identique quel que soit le lieu de résidence, que ce soit
à Paris, à Cannes ou au Larzac. Est-ce évident ? Bien sûr, les statisticiens ont
introduit les « parités de pouvoir d’achat » (PPDA), pour améliorer les
comparaisons entre pays et réduire un peu les écarts. Cela ne les a pas encore
conduits à regarder avec d’autres yeux la pauvreté, ou les pauvretés, et la
misère. Pourtant, avec la crise mondiale, elles ne font que se renforcer et
atteindre de nouvelles couches de populations. Un réexamen approfondi, avec une
plus grande ouverture et une sélection d’indicateurs représentatifs et cohérents
sont plus que nécessaires.
S’il faut faire une proposition… en
attendant
Puisque les
statisticiens ont défini (avec la bénédiction muette des politiciens) la
pauvreté (monétaire relative) en pourcentage du revenu médian (Rm), pourquoi ne
pas en faire autant pour les seuils délimitant les autres catégories de
populations. Sous le seuil de 60 % du Rm, se trouveraient ainsi les catégories
pauvres. Les catégories modestes pourraient être définies par des revenus (après
impôt) compris entre 60 et 80 % du Rm (1.173 € mensuels ou 14.000 € annuels en
2006), par exemple. Sous ce seuil, il est très difficile de vivre sans tirer le
diable par la queue, d’acheter un logement, de partir en vacances… Les
catégories aisées ne devraient pas avoir des revenus inférieurs à 150 % du Rm
(soit 2.200 €), et le seuil inférieur des Hauts revenus serait de 220 % du Rm
(3.227 €), par ex. À partir de ce seuil, l’IR d’une personne seule approche20 %
de son revenu (de 2006) avant impôt. Il y a peu de contribuables dans ce cas. Au
milieu, les revenus médians (ou moyens inférieurs) pourraient se situer entre 80
% et120 % du Rm (1.760 €), et les revenus moyens supérieurs entre 120 et 150 %
du Rm.
L’échelle
proposée ici est arbitraire aussi. Mais, la contradiction relevée entre « les »
pauvretés est éliminée. Et, les seuils définis en % du revenu médian ne figent
pas les proportions des personnes des différentes catégories, dont on peut donc
suivre les évolutions. Et vérifier si les effectifs des catégories pauvres,
modestes, moyennes, aisées et des hauts revenus, progressent ou rétrécissent,
afin d’éviter des affirmations sans fondement ou des contrevérités et,
peut-être, de mieux évaluer les impacts des politiques
publiques.