14 نيسان يوم السباع

LE MONTÉNÉGRO, pouvoir et nostalgies

 

par Luc Beyer de Ryke

 

Le ministre des Affaires étrangères, Karel de Gucht, m’avait désigné pour participer à une mission d’observation électorale pour le compte de l’O.S.C.E. (l’Organisation de Sécurité et de Coopération en Europe) au Monténégro. Le pays m’était inconnu. Ayant appris que le prétendant au trône – sans véritables prétentions… - résidait à Paris, j’allai le voir. Nicolas Petrovic Njegosh, arrière petitfils de Nicolas Ier, premier et seul roi du Monténégro, est français, né en Bretagne et architecte.

 

L’homme, sympathique, ouvert, vit à Montparnasse dans la charmante cité des artistes un moment menacée de destruction. Épris d’écologie et d’environnement, l’héritier au trône périodiquement se rend au Monténégro. Il n’y menace pas le pouvoir de l’homme fort Milo Djukanovic. Celui-ci jadis proche de Milosevic l’a renié pour acheminer le Monténégro vers l’Indépendance en 2006. L’Union Européenne avait exigée l’obtention de 55 % des voix au référendum organisé à cet effet. Il y eut 55,5 %… De justesse ! Il ne déplaît pas à Djukanovic d’évoquer le nom de Njegosh pour étayer la légitimité d’une identité monténégrine en regard d’une idéologie pan-serbe toujours vivante.

 

Mais de là à songer à une hypothétique restauration de la monarchie il y a un pas non franchi et qui ne risque pas de l’être. Reste que le nom de Njegosh attire plutôt la sympathie. On m’a conté sur place une anecdote ancienne du temps de feu de la Yougoslavie. Alors étudiant, Nicolas Petrovic s’était rendu à Cetinje, l’ancienne capitale royale. Il souhaitait visiter le palais de ses ancêtres et avait tendu sa carte de réduction. Après quelques palabres on le fit entrer sans payer. « Vous êtes ici chez vous ! » Nicolas Petrovic ne nourrit guère d’aspiration de restauration mais se sent concerné par le destin de son pays. Lorsqu’un général monténégrin a commandé le destruction de Dubrovnik par les troupes serbes, il a appelé les monténégrins servant dans l’armée fédérale de la désertion. Ses relations aujourd’hui avec le pouvoir sont cordiales. Sans plus. Il reconnaît l’habileté de Djukanovic mais nous n’avons pas gardé les vaches ensemble. Même si l’arrière grand-père de l’homme fort au Monténégro a servi à la cour de Nicolas Ier, l’arrière grand-père de Nicolas Petrovic… Le pouvoir de Djukanovic repose sur la structure du parti majoritaire, le D.P.S. (Parti Démocratique Socialiste), héritier d’un parti communiste converti à l’économie du marché.

 

Débat entre villageois

 

Avec mon partenaire affecté par l’O.S.C.E., un sympathique détective irlandais à la retraite, nous avons sillonné le district de Nikšic. La route, étroite, serpentait par monts et par vaux. À cette époque la montagne est grise, noire parfois à l’image du nom donné au pays, le Monténégro, le mont noir. Durant la guerre, en particulier dans cette région, les partisans ont livré d’âpres combats au S.S. de la division Prinz Eugueen. Ici et là une plaque frappée de l’étoile rouge, une stèle, un buste en attestent. Les fractures entre Oustachic, Croates et partisans d’Ante Pavelic pro-allemand, Tchetnik monarchistes, conduits par le général Mihailovic lâché par Churchill et qui finira fusillé, les Titistes enfin, toutes ces luttes fratricides ont laissé des traces fussent-elles occultées. Dans les villages j’ai suscité des débats. Les paysans aux visages rougis aux vents coupants de la montagne, les mains larges et calleuses, se prenaient au jeu. Les uns, la majorité, tenaient pour l’indépendance du pays, les autres déploraient l’unité perdue. Ceux-là voyaient dans la défunte Yougoslavie le berceau d’une grande Serbie. Toujours présente dans les esprits.

 

Si les Monténégrins se montrent divisés sur la nature de l’État, la plupart par contre aspirent à faire partie de l’Union européenne. Pour une population en quête d’emplois, pour un pays menacé de détresse économique ou les rares industries menacent ruines, l’Europe fait figure d’Eldorado. Ce qui n’est pas propre au seul Monténégro. Au désir d’Europe répond en contrepoint le rejet de l’OTAN. Il y a là dessus unanimité entre nationalistes monténégrins et serbes. Pour les Serbes, il n’y a guère à s’interroger. Ce dixième anniversaire des frappes meurtrières n’est pas oublié. Elles furent « sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ». Dix ans plus tard les populations n’en sont pas remises. C’est vrai aussi au Monténégro. Il y avait, dissimulées dans le repli des montagnes et des escarpements, des bases de l’armée fédérale. Elles ont été ciblées et bombardées. Il y eu des dégâts, des blessés, des morts. Les populations ont souffert. « Dommages collatéraux » comme on se plaisait à dire lors des briefings de l’OTAN auxquels, à l’époque, j’ai assisté au SHAPE à Bruxelles… Aussi les Monténégrins n’en veulent pas. Leur homme fort, Milo Djukanovic, les y conduit tout droit... Davantage par anxiété que par conviction. Il y aurait eu il y a quelques temps aux frontières du nouveau Monténégro des groupuscules armés d’Albanais. Il semblerait (encore qu’il convienne de prendre ceci avec réserve) que les Américains faisaient passer un message à Djukanovic. « Si vous ne voulez pas que le Monténégro connaisse l’embrasement de ses voisins, rejoignez l’OTAN. » Vrai ou non, Djukanovic acquiesce. Sa population, bon gré mal gré, suivra.

 

La foi et le goupillon… la Serbie !

 

L’étoile rendue inaccessible brille dans les yeux, irradie le coeur des moines du monastère d’Ostrog. Incrusté dans le roc à une vingtaine de kilomètres de Nikšic, il figure pour l’orthodoxie ce que Lourdes est au catholicisme. Les fidèles gravissent, parfois avec peine, un escalier escarpé. Au passage ils baisent les murs et les icônes. Mélange de foi et de superstition. Le moine qui m’accueille et m’offre un thé au miel est serbe. À l’instar des siens qui ont servi les Karadgeorjevic dans l’armée, il rêve à une Grande Serbie revenue à la monarchie. Il sait son rêve impossible mais refuse la réalité actuelle, un Monténégro indépendant. « L’Église vit ici des temps aussi durs qu’elle les connaît en Turquie. » À côté de sanctuaires orthodoxes voués à la Serbie existe une église Monténégrine. De l’aveu de tous, elle est marginale. Il existe donc une dichotomie entre une partie de la population, très religieuse mais acquise à l’Indépendance, et son église. La distorsion, pour l’heure, paraît surmontée.

 

Mieux que Poutine…

 

Milo Djukanovic tient les rennes du pouvoir. Le clientélisme, la corruption et… l’intelligence politique font de lui, l’homme fort incontesté du pays. Face à lui une opposition proserbe divisée, balkanisée incapable de concevoir un projet cohérent. Mon hôte d’Ostrog, désabusé, désenchanté, confiait : « On dirait qu’ils ont peur de gagner ! » Ils ont perdu. Djukanovic, sans grand effort, se retrouve avec une majorité absolue. Comme le disait avec humour un ancien ambassadeur belge analyste des Balkans : « Si Milo Djukanovic était né en Russie, Poutine n’aurait pas eu sa chance. ».

 

      Réagir à l'article :
 


14.04.2009

HTML Web Counter