Le ministre des
Affaires étrangères, Karel de Gucht, m’avait désigné pour participer à une
mission d’observation électorale pour le compte de l’O.S.C.E. (l’Organisation de
Sécurité et de Coopération en Europe) au Monténégro. Le pays m’était inconnu.
Ayant appris que le prétendant au trône – sans véritables prétentions… -
résidait à Paris, j’allai le voir. Nicolas Petrovic Njegosh, arrière petitfils
de Nicolas Ier, premier et seul roi du Monténégro, est français, né en Bretagne
et architecte.
L’homme,
sympathique, ouvert, vit à Montparnasse dans la charmante cité des artistes un
moment menacée de destruction. Épris d’écologie et d’environnement, l’héritier
au trône périodiquement se rend au Monténégro. Il n’y menace pas le pouvoir de
l’homme fort Milo Djukanovic. Celui-ci jadis proche de Milosevic l’a renié pour
acheminer le Monténégro vers l’Indépendance en 2006. L’Union Européenne avait
exigée l’obtention de 55 % des voix au référendum organisé à cet effet. Il y eut
55,5 %… De justesse ! Il ne déplaît pas à Djukanovic d’évoquer le nom de Njegosh
pour étayer la légitimité d’une identité monténégrine en regard d’une idéologie
pan-serbe toujours vivante.
Mais de là à songer
à une hypothétique restauration de la monarchie il y a un pas non franchi et qui
ne risque pas de l’être. Reste que le nom de Njegosh attire plutôt la sympathie.
On m’a conté sur place une anecdote ancienne du temps de feu de la Yougoslavie.
Alors étudiant, Nicolas Petrovic s’était rendu à Cetinje, l’ancienne capitale
royale. Il souhaitait visiter le palais de ses ancêtres et avait tendu sa carte
de réduction. Après quelques palabres on le fit entrer sans payer. « Vous êtes
ici chez vous ! » Nicolas Petrovic ne nourrit guère d’aspiration de restauration
mais se sent concerné par le destin de son pays. Lorsqu’un général monténégrin a
commandé le destruction de Dubrovnik par les troupes serbes, il a appelé les
monténégrins servant dans l’armée fédérale de la désertion. Ses relations
aujourd’hui avec le pouvoir sont cordiales. Sans plus. Il reconnaît l’habileté
de Djukanovic mais nous n’avons pas gardé les vaches ensemble. Même si l’arrière
grand-père de l’homme fort au Monténégro a servi à la cour de Nicolas Ier,
l’arrière grand-père de Nicolas Petrovic… Le pouvoir de Djukanovic repose sur la
structure du parti majoritaire, le D.P.S. (Parti Démocratique Socialiste),
héritier d’un parti communiste converti à l’économie du
marché.
Débat entre
villageois
Avec mon partenaire
affecté par l’O.S.C.E., un sympathique détective irlandais à la retraite, nous
avons sillonné le district de Nikšic. La route, étroite, serpentait par monts et
par vaux. À cette époque la montagne est grise, noire parfois à l’image du nom
donné au pays, le Monténégro, le mont noir. Durant la guerre, en particulier
dans cette région, les partisans ont livré d’âpres combats au S.S. de la
division Prinz Eugueen. Ici et là une plaque frappée de l’étoile rouge, une
stèle, un buste en attestent. Les fractures entre Oustachic, Croates et
partisans d’Ante Pavelic pro-allemand, Tchetnik monarchistes, conduits par le
général Mihailovic lâché par Churchill et qui finira fusillé, les Titistes
enfin, toutes ces luttes fratricides ont laissé des traces fussent-elles
occultées. Dans les villages j’ai suscité des débats. Les paysans aux visages
rougis aux vents coupants de la montagne, les mains larges et calleuses, se
prenaient au jeu. Les uns, la majorité, tenaient pour l’indépendance du pays,
les autres déploraient l’unité perdue. Ceux-là voyaient dans la défunte
Yougoslavie le berceau d’une grande Serbie. Toujours présente dans les
esprits.
Si les Monténégrins
se montrent divisés sur la nature de l’État, la plupart par contre aspirent à
faire partie de l’Union européenne. Pour une population en quête d’emplois, pour
un pays menacé de détresse économique ou les rares industries menacent ruines,
l’Europe fait figure d’Eldorado. Ce qui n’est pas propre au seul Monténégro. Au
désir d’Europe répond en contrepoint le rejet de l’OTAN. Il y a là dessus
unanimité entre nationalistes monténégrins et serbes. Pour les Serbes, il n’y a
guère à s’interroger. Ce dixième anniversaire des frappes meurtrières n’est pas
oublié. Elles furent « sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ». Dix
ans plus tard les populations n’en sont pas remises. C’est vrai aussi au
Monténégro. Il y avait, dissimulées dans le repli des montagnes et des
escarpements, des bases de l’armée fédérale. Elles ont été ciblées et
bombardées. Il y eu des dégâts, des blessés, des morts. Les populations ont
souffert. « Dommages collatéraux » comme on se plaisait à dire lors des
briefings de l’OTAN auxquels, à l’époque, j’ai assisté au SHAPE à Bruxelles…
Aussi les Monténégrins n’en veulent pas. Leur homme fort, Milo Djukanovic, les y
conduit tout droit... Davantage par anxiété que par conviction. Il y aurait eu
il y a quelques temps aux frontières du nouveau Monténégro des groupuscules
armés d’Albanais. Il semblerait (encore qu’il convienne de prendre ceci avec
réserve) que les Américains faisaient passer un message à Djukanovic. « Si vous
ne voulez pas que le Monténégro connaisse l’embrasement de ses voisins,
rejoignez l’OTAN. » Vrai ou non, Djukanovic acquiesce. Sa population, bon gré
mal gré, suivra.
La foi et le
goupillon… la Serbie !
L’étoile rendue
inaccessible brille dans les yeux, irradie le coeur des moines du monastère
d’Ostrog. Incrusté dans le roc à une vingtaine de kilomètres de Nikšic, il
figure pour l’orthodoxie ce que Lourdes est au catholicisme. Les fidèles
gravissent, parfois avec peine, un escalier escarpé. Au passage ils baisent les
murs et les icônes. Mélange de foi et de superstition. Le moine qui m’accueille
et m’offre un thé au miel est serbe. À l’instar des siens qui ont servi les
Karadgeorjevic dans l’armée, il rêve à une Grande Serbie revenue à la monarchie.
Il sait son rêve impossible mais refuse la réalité actuelle, un Monténégro
indépendant. « L’Église vit ici des temps aussi durs qu’elle les connaît en
Turquie. » À côté de sanctuaires orthodoxes voués à la Serbie existe une église
Monténégrine. De l’aveu de tous, elle est marginale. Il existe donc une
dichotomie entre une partie de la population, très religieuse mais acquise à
l’Indépendance, et son église. La distorsion, pour l’heure, paraît
surmontée.
Mieux que
Poutine…
Milo Djukanovic
tient les rennes du pouvoir. Le clientélisme, la corruption et… l’intelligence
politique font de lui, l’homme fort incontesté du pays. Face à lui une
opposition proserbe divisée, balkanisée incapable de concevoir un projet
cohérent. Mon hôte d’Ostrog, désabusé, désenchanté, confiait : « On dirait
qu’ils ont peur de gagner ! » Ils ont perdu. Djukanovic, sans grand effort, se
retrouve avec une majorité absolue. Comme le disait avec humour un ancien
ambassadeur belge analyste des Balkans : « Si Milo Djukanovic était né en
Russie, Poutine n’aurait pas eu sa chance. ».