ANGLOMANIE
par
Jean-Pierre Busnel,
président
de l’IAB
Cette
année
encore, l’Assemblée
générale du
MEDEF, des «patrons»
comme dit parfois la presse, s’est tenue tient sur un thème libellé en anglais :
«Ready
for the future».
Ce qui est traduit, car l’organisation patronale a tout de même consenti à une
traduction en français, par : «Vivement
l’avenir».
L’année dernière, en 2008, le slogan était : «Go
for Benchmarking».
Et c’est le Mouvement
des entreprises
de France qui
s’exprime ainsi ! Mais on connaît bien, depuis longtemps déjà, la volonté
acharnée des milieux d’affaires à chasser le français de France, au nom de la
globalisation et de la marchandisation du monde, pour lui substituer petit à
petit l’anglais, en passant par l’étape transitoire du bilinguisme. Comme, d’une
manière générale, celle de soumettre la société dans son ensemble aux seules
lois (divines) des marchés. À ce propos, il paraît que Mme Laurence Parisot, présidente dudit MEDEF (créé, rappelons le en
octobre 1998, date à laquelle il a remplacé le CNPF,
Conseil national du patronat français),
souhaiterait à terme une nouvelle modification de la définition du licenciement
économique afin de laisser la possibilité aux entreprises de licencier
encore plus facilement, avant
même d’être en difficulté financière. Et cela dans le but de préserver leur
compétitivité ! Dans le présent contexte, en ces temps de crise économique
mondiale majeure, on comprendra aisément que, pour les
organisation syndicales - et pas seulement pour elles d’ailleurs - un tel
discours pourrait avoir valeur de provocation, de déclaration de guerre. En
trois mois, le nombre de nouveaux chômeurs après un licenciement économique a
déjà grimpé de 16 % en France. Et de très nombreux plans sociaux sont encore en
gestation (on a appris hier que l’économie américaine aura très probablement
supprimé plus de 500.000 emplois supplémentaires en
janvier).
Cela ne fait donc pas de doute. Cet
«avenir»
auquel le MEDEF dit aspirer est bel et bien celui d’un capitalisme encore plus
radical, encore plus brutal, encore plus dominateur. On sera bien désolé de le
contredire, mais les leçons qu’il convient impérativement de tirer de la
profonde crise actuelle (et à venir) doivent aller très exactement dans le sens
diamétralement opposé, celui d’un retour à un capitalisme
tempéré et contrôlé par les États.
∴
La
Bretagne est peut-être la région la plus anglicisée de France et le
"haut
lieu»
de l’implantation britannique y est, selon la presse, le pays de Ploërmel, dans
le département du Morbihan. C’est ainsi, pour ne prendre qu’un exemple parmi une
foule d’autres, que l’on voit fleurir partout, à Rennes comme dans la Bretagne
profonde, des enseignes «show
room»,
c’est-à-dire de salle d’exposition où l’on pourra voir, en ces temps de grave
crise économique, de plus en plus de véhicules «low
cost»
(bas coût), alors que la très grande majorité des autochtones ne sait pas ce que
ces expressions veulent dire (mais de cela les commerçants en question se
moquent éperdument). Cela est si vrai qu’un récent article du quotidien régional
Ouest-France
(du 24/02/09) nous apprend qu’il a été possible à un jeune élève ingénieur de
séjourner «chez
une famille d’accueil britannique installée près de Ploërmel,
en
immersion totale, comme s’il avait traversé la Manche».
Voilà, en effet, qui est bien commode ! Que demander de mieux, en effet
?
Rémy,
ce jeune élève ingénieur, avait besoin de perfectionner ses connaissances en
anglais afin de réussir son test d’évaluation de langues. Ayant gardé un mauvais
souvenir d’un précédent séjour Outre-Manche, il a
passé une petite annonce dans Brit
Mag,
le magazine qui s’adresse aux Britanniques installés en Bretagne, mais aussi
dans les Pays de la Loire et en Basse-Normandie.
Un
couple lui a répondu et a accepté de l’accueillir pour une semaine (moyennant
300 euros pour frais divers d’hébergement) : «il
sera logé en France, mais nourri à la langue de
Shakespeare»
précise le quotidien régional, manifestement enthousiasmé par une telle aubaine.
Ledit couple s’est installé en France, avec sa fille, il y a quatre ans, dans
une petite commune à onze km de Ploërmel. «En
Angleterre, on menait une vie stressante, et tout était bien plus cher
qu’ici»
explique Linda, l’épouse, qui ajoute : «ici,
la vie est plus paisible» (on
notera, à ce propos, que si bien des élites dirigeantes françaises se disaient
fascinées par le modèle néolibéral
anglais
- depuis le déclenchement de la terrible crise financière qui a commencé à
affecter le monde elles sont tout à coup devenues infiniment plus réservées - ,
les Anglais qui connaissent bien la France furent souvent les premiers à
s’étonner de cet engouement).
Pendant
son séjour, dont il est ravi, Rémy va connaître «les
repas au rythme anglais, les infos à la télé en anglais, la menuiserie avec
l’époux, toujours en anglais».
Tout en anglais, donc. Et pour cause : après
quatre ans de séjour en France, Linda «comprend
et parle un peu le français, son mari pas du tout».
Le
moins que l’on puisse dire est que ces sympathiques Anglais ne sont
manifestement pas venus en France pour apprendre la langue de
Molière
!
Cela semble même être le cadet de leur souci (il est à remarquer que cette
flagrante absence de réciprocité paraît parfaitement naturelle au rédacteur de
l’article de presse en question auquel elle n’inspire pas le moindre
commentaire).
Cette
petite histoire touchante illustre le contraste saisissant existant entre les
attitudes des Français et des Anglais en matière linguistique. Tandis que ces
derniers, comme convaincus que leur langue est désormais celle du monde, ne
font, sauf exception bien entendu, guère d’effort, voire pas du tout, pour
apprendre le français, même lorsqu’ils vivent en France, les Français, eux,
surtout bien entendu ceux des milieux commerciaux, non seulement ne ménagent pas
leur peine pour essayer de «se
mettre à l’anglais»
tant bien que mal, mais font
même tout ce qu’ils peuvent pour épargner aux anglophones d’avoir à apprendre le
français. Car
tel est bien l’un des buts de cette impressionnante prolifération de mots
anglais qui, chaque jour plus nombreux, sont offerts à notre regard partout sur
le sol de France, mêlés en vrac aux mots français dans une sorte d’ébauche de
bilinguisme de bazar. Les «experts»
de la publicité, de la communication et du marketing
n’enseignent-ils pas, en outre, inlassablement, que cacher
les mots français ne peut qu’aider à développer les chiffres d’affaires et à
valoriser les images ? C’est
bien ce que pense, par exemple, la société d’exploitation des Aéroports de Lyon
qui vient de les débaptiser au profit de «Lyon
Airports».
Lesdits aéroports devant bénéficier ainsi d’une «nouvelle
identité ... plus forte, plus dynamique, plus
internationale»
! Autrement dit, le mot aéroport,
parce qu’il est français, aurait
une connotation négative d’immobilisme, de petitesse, tandis que son
remplacement par «airport»
suffirait à tout changer. Quand elle s’essaie à se justifier, l’anglomanie
atteint aisément des sommets dans le ridicule. (NDLR : il en est de même pour la
SNCF qui baptisent ses trains de nuit
TGV-night.)
Inspiré par les dirigeants économiques et politiques, un double sentiment de
détachement de la langue maternelle et de soumission linguistique à l’anglais se
propage inexorablement dans la société française. Et c’est évidemment dans les
jeunes générations qu’il prospère le plus aisément, le plus rapidement,
l’attachement à la langue française étant évidemment une fonction croissante de
l’âge des individus. Le terrain a été préparé - on ne
le dit pas assez - par un événement de portée considérable, sans précédent
historique, l’avènement, dans le troisième tiers du XXe siècle, d’une véritable
culture
mondiale de la jeunesse sous hégémonie anglo-saxonne
écrasante.
Très tôt, les adolescents - et même les enfants - de France et de Navarre sont
familiarisés avec des mots anglais qu’utilisent en masse, presque exclusivement,
les prospères industries qui, moyennant finance, s’emploient à satisfaire
l’immense marché des jeunes et leurs multiples prédilections (habillement, jeux,
sport, cinéma, télévision, alimentation, etc.), surtout
par la musique(rock
et dérivés) qui est leur grande et universelle passion. S’ajoute à cela
l’attrait qui s’attache à un langage nouveau, importé, «neuf»,
qui incarne le mouvement, le changement, l’avenir, tandis que la langue
française a contre elle d’être un héritage venu d’un lointain passé. Tel le
téléspectateur armé de sa télécommande devant sa télévision, le sujet
postmoderne jeune veut choisir son programme, c’est-à-dire son mode de vie. Il
se réclame de l’innovation, voire de la rébellion, contre la tradition, de
l’anticonformisme contre les usages et n’envisage nullement de mettre ses pas
dans ceux de ses aînés.
Quant
à l’attachement des plus âgés à la langue française, il ne se manifeste
aujourd’hui, hormis quelques talentueuses exceptions, qu’avec la plus
remarquable discrétion. Le reproche constant qui leur est fait de manifester une
fidélité quelconque, même timide, aux valeurs désuètes d’autrefois s’est révélé
une forme d’intimidation particulièrement efficace. On craint par dessus tout de
paraître dépassé, de ne plus vivre avec son temps, d’être catalogué conservateur
(un très gros mot par les temps qui courent), rétrograde ou attardé (y compris
par des membres de sa propre génération). On espère échapper à la dévalorisation
des fonctions de la maturité en essayant de montrer que l’on est au moins resté
«jeune
dans sa tête».
La modernité a ainsi convaincu les «anciens»,
sans grand mal, que la génération précédente n’est pas là pour imposer ses
normes, mais plutôt pour aider les jeunes à trouver les leurs. Pour être
«moderne»,
pour être un bon sujet de la mondialisation marchande, il convient de démontrer
que l’on est définitivement affranchi de cette «crispation
identitaire et passéiste»
que représenterait le seul fait de vouloir continuer à parler français en
France.