OTAN :
le grand malentendu
par
Hélène Nouaille et Alain Rohou,
“
Après tout, l’OTAN est une alliance militaire ” rappelait Geoff Morrell, porte parole du Pentagone, le 5 mars dernier, lors
d’un point de presse. Une alliance militaire dont le commandement est américain. “ A la suite de la signature du Traité de
l’Atlantique Nord le 4 avril 1949, les alliés de l’OTAN ont demandé au président
des Etats-Unis de désigner un officier qui deviendrait SACEUR (Supreme Allied Commander Europe)
et installerait un commandement militaire intégré pour la défense des nations
membres de l’OTAN en Europe ” (1). Ce qui fut fait, continûment depuis 1953
(2).
On
le sait, la pertinence de cette alliance militaire sous commandement américain a
fait long feu avec la disparition de la menace soviétique (1991) et du Pacte de
Varsovie, laissant l’Europe désemparée et les Etats-Unis soucieux de lui donner
un nouveau rôle. “ A la différence de l’Union européenne, l’OTAN est un corps
transatlantique (...). Les institutions politiques et militaires sont transatlantiquement intégrées, une situation qui sera plus
vraie encore lorsque la France aura rejoint le commandement militaire (...). Par
contraste, les Etats-Unis regardent l’Union européenne de l’extérieur ” analyse
James Joyner pour l’influent think tank Atlantic Council of the United States (3), fondé
en 1961 par Dean Acheson et quatre autres Secrétaires d’Etat
américains.
Son
propos n’est pas la réintégration de la France dans le commandement militaire
intégré de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui ne le passionne
d’ailleurs pas plus que la presse américaine, mais de réfléchir au meilleur
moyen de préserver les intérêts américains dans le futur. “ Obama doit-il abandonner l’OTAN pour l’UE ? ”
demande-t-il en titre. Parce qu’il y a débat : il y a ceux, comme Paul
Hockenos (4), qui pensent que “ l’OTAN aurait dû
proclamer sa victoire et fermer boutique ”. Parce que l’Organisation reste “ une
alliance dominée par les Américains dans un esprit de Guerre froide. Non
seulement l’OTAN est mal équipée pour affronter la pluralité des nouveaux défis
de l’ordre mondial de l’après Guerre froide (et aujourd’hui de l’ère post
américaine), mais elle est devenue contre productive quant à la tâche pour
laquelle elle a été créée – à savoir de garantir la sécurité en Europe
”.
Donc,
tout en reconnaissant en l’OTAN une organisation “ qui a aidé à gagner la guerre
froide sans tirer un coup de feu ”, Paul Hockenos
plaide pour que la nouvelle administration américaine s’en détourne. Elle “
serait mieux servie en repensant les relations américaines avec l’Europe (...)
qu’en transformant l’alliance en une agence destinée à répondre à des crises
internationales de toutes sortes ”. En effet, ajoute-t-il, “ les avocats de
l’OTAN ont seulement attiré l’attention sur son inadéquation pour le 21ème
siècle ” outre que, “ en provoquant la Russie par son omniprésence, l’OTAN
pourrait mettre à mal la première et la plus élémentaire de ses missions ” (sa
raison d’être, en français dans le texte, la sécurité
européenne).
Pourquoi
alors les Américains ont-ils poussé, de réunions en conférences à
l’élargissement de l’alliance ? Eh bien, explique Paul Hockenos, parce que “ en dépit de sa structure
multilatérale, l’OTAN est devenue une chambre de compensation pour des “
coalitions de volontaires ” dirigées par les Etats-Unis que les membres de
l’alliance – et des non membres - peuvent rejoindre au cas par cas ”. Il n’est
donc que logique de solliciter l’Australie, le Japon ou Israël – autant
d’opportunités pour des coalitions ad hoc. Pendant ce temps, “ les Européens ne
portent aucun des rôles et des responsabilités – même comme partenaires juniors
– comme ils l’ont fait par le passé, mais servent plutôt d’assistants
occasionnels, comme cela a été le cas dans l’invasion et la pacification de
l’Afghanistan ”.
Ajoutons
à cela que les menaces actuelles sur l’UE, qui “ incluent les conflits ethniques
sur les frontières européennes, les migrations de masse et les flots de
réfugiés, les crises de l’énergie, la prolifération nucléaire et le terrorisme
transnational (...) le réchauffement climatique, le trafic international, la
raréfaction des ressources et les Etats en faillite ” ne peuvent être prévenues
ni traitées par l’Organisation. “ Ni les instruments ni le cadre de l’OTAN ne
sont adéquats pour ce type de problèmes ”. James Joyner reconnaît la force de ces arguments – et le dit. Mais
puisqu’il est dans l’intérêt des Etats-Unis de travailler de façon étroite avec
l’UE, être ce qu’ils sont dans l’OTAN leur offre “ un solide mécanisme pour
gérer leurs relations avec Bruxelles, qui sans quoi n’existeraient pas
”.
Le
propos et l’intention sont clairs. Mais James Joyner
précise encore sa pensée : de sécurité européenne il n’est guère question.
Mais d’intérêts économiques, oui : “ Peut-être un jour fusionnerons-nous
l’OTAN et l’UE, créant une Union Nord Atlantique ou quelque chose comme ça.
Lever les barrières pour commercer et voyager dans leur zone n’apporte que du
sens pour les deux plus grandes économies (du monde) (...). Bien sûr, cela
n’aurait du sens que si l’UE décidait de revenir sur son ambition d’être les
Etats-Unis d’Europe (...) ”. En attendant, conclut James Joyner, il faut donc aux Etats-Unis continuer de travailler
dans le cadre d’une l’OTAN qu’ils dominent dans une relation hiérarchique et qui
offre, si nous comprenons bien, les instruments adéquats de la présence
américaine en Europe et dans les affaires européennes.
C’est
précisément à cela que le général de Gaulle a voulu soustraire la France en
proposant, dans un mémorandum adressé le 17 septembre 1958 au président Dwight
Eisenhower et à Harold Macmillan, premier ministre britannique, le projet d’une
nouvelle organisation qui “ aurait, d’une part, à prendre les décisions communes
dans les questions politiques touchant à la sécurité mondiale, d’autre part à
établir et, le cas échéant, à mettre en application les plans d’action
stratégique, notamment en ce qui concerne l’emploi des armes nucléaires ”
(5).
Nouvelle
organisation dont il savait qu’elle était irrecevable pour les Américains – il
le confiera plus tard à Alain Peyreffite : “ Ce
mémorandum n’était qu’un procédé de pression diplomatique. Je cherchais alors à
trouver un moyen de sortir de l’OTAN et de reprendre ma liberté, que la IVe
République avait aliénée. Alors, j’ai demandé la lune. J’étais sûr qu’on ne me
l’accorderait pas. Les Anglo-Américains voudraient
pouvoir employer leur force à leur guise, et ils ne veulent pas de nous pour ça.
Ce qu’ils veulent, c’est nous dominer ” (5).
“
En fait, c’est ce que nous avons fait pas à pas depuis 1958 : nous n’y
sommes plus vraiment, nous y sommes présents sans y être réellement intégrés ”.
Tout est dit, et clairement : “ A la solidarité dans les risques encourus,
ne correspond pas la coopération indispensable quant aux décisions prises et aux
responsabilités (...). Il est vrai qu’on avait d’abord admis que l’armement
atomique, évidemment capital, resterait pour longtemps le monopole des
Etats-Unis, ce qui pouvait paraître justifier qu’à l’échelle mondiale des
décisions concernant la défense fussent pratiquement déléguées au gouvernement
de Washington. Mais, sur ce point également, on doit reconnaître qu’un pareil
fait admis au préalable ne vaut plus désormais dans la réalité ”. Devenu
puissance nucléaire, il retire la France du commandement militaire intégré en
1966, sans, bien sûr, s’affranchir de l’alliance (6).
Depuis,
avec des ajustements progressifs dans les années 1990 (7), la France participe
librement, et régulièrement, aux opérations de l’organisation de l’Organisation
– dans un contexte remarquable de consensus politique gauche-droite et d’accord
global de la population, sa position finalement acceptée par ses alliés,
respectée par le reste du monde parce qu’elle offre une vision alternative à
l’imperium américain. Mais le concept de défense européenne autonome, qui
supposerait un rôle mondial assumé d’une Union devenue adulte peine à faire
l’unanimité. L’avenir de l’OTAN après la menace soviétique se réfléchit donc à
Washington, dans la perspective et la vision américaine de l’ordre
mondial.
Lorsque
Nicolas Sarkozy, qui avait été un candidat très discret sur les questions de
défense, accorde un entretien au New York Times en septembre 2007, sa
contribution se limite à poser des préalables (8) à une réintégration de la
France au commandement militaire intégré de l’Organisation existante.
Curieusement, il ne livre pas sa conception du futur de l’OTAN, ne se situe pas
au niveau de la réflexion, du débat stratégique américain, n’apporte pas de
réflexion personnelle à ce qui est essentiel, la redéfinition du rôle, des
attributs, des missions de l’OTAN demain, dans un monde dont il ne précise pas
le dessein - sauf à penser qu’il s’est rallié à la vision unilatéraliste de
l’époque, celle de George Bush, ce qui est incertain.
Le
11 mars 2009, en conclusion d’un colloque de la Fondation pour la recherche
stratégique (La France, la défense européenne et l’OTAN au XXIème), il confirme
le retour de la France évoqué en 2007 dans un discours (9) touffu et très
défensif, sans préciser davantage sa pensée sauf à plaider que ce retour
n’implique pas une “guerre des civilisations”, qu’il n’est “ qu’une pierre dans
un processus plus vaste qui vise à conforter et à développer l’indépendance de
la nation ” ( ?) et nous assure que la France garde sa souveraineté sur ses
armes, force nucléaire comprise, tout en réfutant la “polémique” qu’il a
soulevée au coeur du pays, les préalables évoqués en
2007 passant au second plan. Les incertitudes de 2007 demeurent.
Dommage.
Parce
que sous sa forme actuelle, l’Organisation de l’Atlantique Nord est en voie de
disparition – au moins de complète mutation. Ainsi le réfléchit le principal
contributeur, le chef militaire, qui n’y trouve plus son intérêt et reste
réservé sur la constitution d’une Europe de la défense ardemment invoquée par un
président français incantatoire, observé sans indulgence dans l’Union et avec
recul outre Atlantique : “ Ceux qui craignent que la réintégration de
Sarkozy dans l’OTAN marque la fin du gaullisme en France devraient prendre
courage et regarder au-delà. Les buts stratégiques gaullistes et les principes
de politique étrangère sont encore largement sacro-saints dans le débat
politique français, comme le montre la controverse
autour de la dernière décision de Sarkozy. Même dans un monde très différent du
sien, Charles de Gaulle jette encore une ombre très longue sur la stratégie
française et continuera de le faire dans les années à venir ”. Ainsi parle Jeff
Lightfoot, directeur assistant de l’International
Security Program de l’Atlantic Council of the United States, avec un peu
d’agacement (10).
Les
vrais changements, ceux qui exigeront décision, engagement, courage et hauteur
de vue, sont à venir dans un monde en déstructuration rapide. Il serait sage de
les préparer.
Alors
seront levés les malentendus.
Hélène
Nouaille Collaboration Alain Rohou
En
accès libre :
n° 95/2005,
L’OTAN, grand malade en phase terminale
http://www.leosthene.com/spip.php ?article411
n° 298/2007
France : une boîte noire dans la campagne, la défense
http://www.leosthene.com/spip.php ?article617
Notes :
(1)
Site de l’OTAN en anglais, Supreme Headquarters Allied Powers Europe (SHAPE), Overview,
http://www.nato.int/shape/about/overview.htm “ Le SACEUR est nommé par le
Président des États Unis, sa nomination est confirmée par le Sénat des
États-Unis et approuvée par le Conseil de l’Atlantique Nord ”. “ Le SACEUR, qui
est d’ordinaire un amiral ou un officier général américain, exerce une double
fonction, étant aussi chargé du Commandement des forces des États-Unis en
Europe. Il assure son commandement à l’OTAN depuis le Grand Quartier général des
puissances alliées en Europe (SHAPE) à Casteau, Mons
(Belgique). L’actuel commandant suprême des Forces alliées en Europe est le
général John Craddock ”.
http://www.nato.int/issues/saceur/index-fr.html
(2)
La liste des SACEUR depuis 1953 :
http://www.nato.int/shape/bios/saceur/saceur.htm
(3)
Atlantic Council of the United States, James Joyner, le 11 mars 2009, Should
Obama Abandon Nato for the EU ?
http://www.acus.org/new_atlanticist/should-obama-abandon-nato-eu
(4)
Paul Hockenos, editor of Internationale Politik-Global
Edition, asks "Is the EU Better for Obama than NATO ?", 9 mars 2009.
http://www.spiegel.de/international/europe/0,1518,612105,00.html
(5)
Nous donnons, sur le site de Léosthène, les Lettres et
mémorandum du général de Gaulle au président Eisenhower et à Harold Macmillan,
premier ministre britannique (17 septembre 1958), ainsi que l’extrait de C’était
de Gaulle, Alain Peyrefitte, Tome I : La France redevient la France.
Paris : Fayard, 1994, p. 352.
http://www.leosthene.com/spip.php ?article553
(6)
La France se retire du commandement intégré de l’OTAN, 21 février 1966,
Conférence de presse du général de Gaulle, transcript
et vidéo :
http://www.leosthene.com/spip.php ?article821
(7)
Le Monde, le 11 mars 2009 : “ La situation de la France. Elle assiste au
comité militaire depuis 1992, et le chef d’état-major des armées y siège depuis
1996. En 2004, des militaires français ont été insérés dans la structure
militaire intégrée. Paris n’a pas de représentant au Comité des plans de défense
(DPC), ni au groupe des plans nucléaires (NPG). La France est le quatrième
contributeur financier et militaire de l’Alliance atlantique ”.
http://www.lemonde.fr/international/article/2009/03/12/otan-les-justifications-de-m-sarkozy_1166809_3210.html
(8)
The New York Times, Excerpts From Interview With Nicolas
Sarkozy (entretien du 21 septembre publié le 23 septembre 2007)
http://www.nytimes.com/2007/09/23/world/europe/24excerpts.html ?_r=2&ref=europe On trouvera une
traduction en français à l’adresse :
http://hiram7.wordpress.com/2007/09/24/interview-de-nicolas-sarkozy-au-new-york-times/
Nicolas Sarkozy présente une réintégration de la France dans l’OTAN assortie de
deux préalables : “ C’est une éventualité qui, pour être positivement
envisagée, passe par deux préalables qui doivent être levés. Le premier c’est
que je veux me battre pour l’Europe de la défense, quelle que soit l’importance
de l’OTAN, là l’Europe doit se défendre de façon efficace et indépendante.
L’Europe ne peut pas être une puissance économique sans assurer sa propre
sécurité, donc je conditionnerai un mouvement dans les structures intégrées par
une avancée sur l’Europe de la défense ”. Ensuite ? “ il va de soi que si nous devions envisager un tel mouvement,
il ne pourrait avoir lieu que dans la mesure où une place serait faite dans les
instances de direction, au plus niveau, pour des représentants de la France
”.
(9)
Discours lors du colloque de la Fondation pour la recherche stratégique (La
France, la défense européenne et l’OTAN au XXIème), le 11 mars 2009.
http://www.elysee.fr/documents/index.php ?mode=cview&cat_id=7&press_id=2415&lang=fr
(10)
Atlantic Coucil of the United States, le 13 mars 2009,
Jeff Lightfoot, Does De Gaulle Still Matter ?
http://www.acus.org/new_atlanticist/does-de-gaulle-still-matter