ALGÉRIE,

une convalescence incertaine

par Luc Beyer de Ryke

Les hasards d’un colloque m’ont amené ce mois-ci à Alger. La mémoire s’en est trouvée ravivée et les souvenirs bousculés. J’ai connu l’Algérie française et les figures qui occupaient le devant de la scène. Jacques Soustelle, esprit brillant dont la lucidité ne résista pas aux atrocités commises par le FLN ; Robert Lacoste, aux certitudes accordées à son bonheur d’être le ministre résident ; Pierre Lagaillarde, le loup maigre rongé par la passion de la terre qu’il considérait sienne. Que de passions nobles qui ne laissaient pas oublier Camus proclamant combien « les Français d’Algérie avaient plus de coeur que d’esprit ». Pourquoi le dissimuler, le gaulliste que je n’ai cessé d’être fut déchiré. Nul doute que les outrances, les horreurs de la guerre, les atrocités du FLN, les attentats de l’OAS ont profondément oblitéré une décolonisation s’avérant inéluctable. On n’a pas assez discerné à l’époque qu’il y avait deux guerres d’Algérie. Celle qui dressait contre le pouvoir colonial des intellectuels et des algériens nourris des principes inspirés de la Révolution française, enseignés par des professeurs français. Celle conduite contre les Français, les Infidèles, au nom du Djihad, au nom d’Allah.

 

Les années de plomb

J’ai retrouvé l’Algérie au début des années 90, les années de plomb. « Aimée et souffrante Algérie » avait jadis titré Jacques Soustelle… Souffrante ? Plus que jamais. C’était la deuxième guerre d’Algérie. Celle des « fous de Dieu ». La mort était partout. J’ai vu les troupes s’engager dans la montagne, repaire des groupes islamiques. Un journaliste faisant partie du groupe où j’étais fut abattu dans la casbah. Un commissaire de police algérien tombé sur un faux barrage fut décapité devant ses enfants et sa tête fut mise sur le capot de la voiture. Certains commerçants nous éconduisaient de peur qu’on ne nous tue dans leur boutique. Les Algériens nourris de culture française, ceux-là même qui au nom des principes républicains s’étaient dressés contre le France, ceux-là à leur tour étaient pourchassés et tués.

 

La survivance du terrorisme

L’Algérie revisitée quinze ans après est convalescente mais pas guérie. Bouteflika pour asseoir son pouvoir a pratiqué une politique de réconciliation discutée et contestée. Le pardon a été accordé à ceux qui ont accomplis des crimes de sang. Souvent le pardon a été accompagné de prébendes. La famille des victimes s’en est trouvé traumatisée. La réconciliation trouve des limites. Il subsiste quelques centaines d’hommes dans le maquis. Le ministre de l’Intérieur vient d’annoncer que cent vingt « terroristes » ont été tués par les forces de l’ordre durant les six derniers mois. Le terrorisme et le banditisme se confondent dans un pays où règne la corruption et le chômage… Quelques jours avant mon arrivée neuf travailleurs d’un complexe gazier à Jijel ont été abattus par les hommes d’un GIA devenu « Al Quaida du Maghreb islamique ». Une bombe a été déposée sur le trajet de l’express Alger- Oran. Depuis mon retour un attentat a été commis à Tizi- Ouzou contre une caserne de milices locales. Dans Alger il y a des barrages. Ils sont beaucoup plus nombreux dans la Mitidja, vaste plaine agricole de plus en plus défigurée par une urbanisation anarchique. Ce sont des barrages lourds : chicanes, gendarmerie, miliciens entourés de sacs de sable.

 

L’embellie

Pourtant le tableau est moins sombre qu’il apparaît à la lecture de ce qui précède. Entouré de quelques amis algériens je suis allé dans la casbah. J’en ai gravi les ruelles escarpées, échancrures aux marches usées entre les maisons aux façades sales, décrépies, parfois effondrées. Partout on me saluait. « Bienvenue. Salam aleikoum. » Pas un instant je ne me suis senti en état d’insécurité. Lors de ma précédente visite à Alger c’eût été impensable. Le climat a changé.

 

Un avenir incertain

Sur le plan politique Bouteflika, le 9 avril prochain, se fera élire… pour la troisième fois. Il a devant lui un désert. Les candidats qui lui sont opposés sont là pour la figuration. Certains journaux adoptent une grande liberté de ton. On n’hésite pas à brocarder ce président qui a plus de partisans sur papier que d’électeurs… Mais la télévision et la radio par contre se montrent confites en dévotion. Du côté des « démocrates » on s’inquiète. « Les islamistes ont réinvesti les mosquées. Ils ont reconstitués leurs réseaux. En deux ans plus de mille six cents bars et débits de boissons ont été fermés. La Kabylie est gangrenée par des maquis et des mafieux. Les événements de Gaza sont exploités par les islamistes qui ont su, il y a peu, mobiliser une foule impressionnante dans les rues d’Alger. « Tout ceci sur une toile de fond où règne une corruption telle qu’en la matière l’Algérie pourrait obtenir une médaille d’or ! « En dépit de la misère d’un grand nombre et de l’enrichissement d’un petit nombre, les députés se sont généreusement octroyé le doublement de leur traitement. » Voilà le tableau, sévère, dressé par les « démocrates ». Là où le bas blesse c’est qu’ils sont divisés et impuissants. Bouteflika passe pour être très malade. S’il en est ainsi il donne le change car dans ses réunions publiques il paraît en pleine forme ! Reste que le problème de la succession est posé. Son troisième mandat lui laissera-t-il le temps de former un héritier ? Pour l’heure aucune alternative ne s’offre. Elle serait pourtant nécessaire pour que puisse guérir l’« Aimée et souffrante Algérie ».

 

22.03.2009       Réagir à l'article :
 

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