AUX ÉLECTIONS EUROPÉENNES,

LES VOTES COMPTENT DOUBLE

par Paul Kloboukoff

Car rien ne laisse présager que l’abstention sera inférieure à 50 % en France en 2009. Elle a été la grande gagnante des précédentes élections européennes, atteignant 53,24 % des inscrits en 1999 et57,21 % (58,64 % avec les votes nuls) en 2004. Ajoutons que la proportion des inscrits sur les listes électorales par rapport à la population a été plus faible en France que dans l’ensemble de l’Union européenne (UE) : 70 % contre77 %. En 2004, l’abstention avait été comptée à 55,8 % dans l’UE, culminant entre 84 et 71 % en Slovaquie, en Pologne, en Estonie, en République tchèque ainsi qu’en Slovénie, et dépassant 60 % en Hongrie, au Royaume Uni et au Portugal.

 

Ainsi, le désintérêt, le désamour et la réprobation ont dominé dans l’UE des 25 comme ils l’avaient fait dans celle des 15. Comme lors des NON aux référendums sur le traité constitutionnel de 2005 en France et aux Pays- Bas, puis au référendum irlandais de 2008 sur le même sujet. Lorsque les peuples ont la parole, ils expriment sans ambages leur refus de se voir imposer n’importe quelle Europe par des technocrates inconditionnels de l’UE (qu’ils n’ont pas choisis) et par des gouvernants, voire des parlementaires, nationaux qui se moquent des opinions des citoyens qui les ont élus. Ces politiciens, tout comme ces élites autoproclamées européistes, s’estiment supérieurs aux populations de leurs pays ; ils s’arrogent le droit et le pouvoir de modeler et de pousser l’UE là où ses peuples ne veulent pas aller. Pourquoi cette désaffection particulière à l’égard des élections des représentants nationaux au Parlement de l’UE, qui sape la légitimité de celui-ci ? Notons d’abord qu’il n’y a pas d’autres consultations des populations dans le cadre de l’UE. Les référendums ont été bannis par presque tous les gouvernements, même sur des questions aussi cruciales que les institutions ou les élargissements, à la Turquie ou à l’Ukraine, entre autres. Sinon, des oppositions seraient probablement observées sur d’autres terrains, avec des scores éloquents.

 

De nombreux arguments de poids en faveur de l’abstention ou du vote nul aux « européennes » ont été développés ; des critiques et des condamnations ont été prononcées, notamment par des « résistants ». Oui, le Parlement européen est croupion, sans pouvoir ni initiative réelle pour aborder les vrais problèmes qui s’amplifient depuis bien des années et qui prennent un tour et un relief nouveau avec la grande crise financière, économique et sociale mondiale qui fend la coquille (et non l’armure) d’une UE prise aux pièges d’un capitalisme mondialiste cupide, spéculateur et débridé, auquel elle-même et la plupart de ses membres, leurs gouvernants, les banques et les grands groupes se sont voués et adonnés sans retenue. Sans garde-fous suffisants, déplorent tous ces derniers. Avec hypocrisie, car, en vérité, ils ne veulent pas de contraintes qui entraveraient la sainte

 

Concurrence, les « échanges » internationaux, les flux spéculatifs de capitaux, les délocalisations d’activités et de main d’oeuvre. Protectionnisme, interventionnisme des États et défense de l’emploi restent des mauvaises manières à interdire dans l’UE… et le monde. L’OMC, la Banque mondiale et le FMI sont là pour veiller au grain. Dans l’automobile, Nicolas Sarkozy vient de passer la marche arrière et n’a pas fait inscrire parmi les obligations des bénéficiaires des aides de l’État celle de ne pas délocaliser ! Et un plan européen ? On en parle (au Parlement européen ?), et ce sera sans doute tout. Comme dans d’autres domaines ou sur d’autres problèmes, tels ceux nés de la crise financière, les chefs d’État et de gouvernement se réunissent, se concertent, se mettent à table, promettent de se retrouver, se congratulent. Puis chacun paie sa note… Pas tous avec des euros, car il y a plus d’une douzaine de monnaies en circulation dans l’Union. La proposition bruxelloise du 4 mars relative à la réforme du marché financier illustre bien le chacun pour soi ambiant quant il faut agir et financer. Maintenant, il urge de voler au secours des banques des pays de l’Est, qui risquent de s’effondrer… et dans lesquelles des banques occidentales ont « investi » 1.600 milliards d’euros pour en prendre le contrôle. Clairvoyance ou spéculation fatale ?

 

Obstacle aussi devant l’UE, qui cherchait à « intégrer » rapidement des pays de l’Est qui se trouvent désormais fragilisés ou en situation précaire. Par ailleurs, selon des médias et des économistes, l’euro fort ne serait plus supportable par la Grèce, l’Irlande et, même, le Portugal et l’Italie. Des rumeurs d’abandon, au moins temporaire, de l’euro par les plus faibles sont évidemment démenties. Dans d’autres pays d’Europe aussi, la tenue de l’euro est vue comme un handicap pour la compétitivité, la croissance et l’emploi. Mais, circulez, citoyens et parlementaires…

 

En France, le Parlement européen n’est pas représentatif des populations (cf. abstentions) quant à leurs avis, positions et aspirations vis-à-vis de l’Europe. En outre, le mode de scrutin (listes, régionales ou nationales, suivant les pays, et proportionnelle avec seuils minima) favorise les plus « grands » partis ; ceux qui se succèdent aux gouvernements. Bien sûr, leurs listes portent à leur tête des éligibles plutôt européistes que sceptiques ou réformistes, qui suivront les consignes de leur parti. Ainsi, le Parlement pourra se montrer docile, en cas de besoin, à l’égard des initiatives de la Commission et des collèges de gouvernants décideurs. Pour les partis de droite, comme l’UMP et ses soutiens, l’UE doit rester avant tout capitaliste (libérale, voire ultra, pour certains, sans exclure les interventions de l’État, mais sans prononcer le mot protectionnisme, pour d’autres), mondialiste et dominée par la concurrence, à l’extérieur et à l’intérieur. Cette dernière, on ne peut plus l’ignorer, est génératrice de bienfaits rares (comme les baisses des prix, les gains de compétitivité et l’emploi) et favorise au mieux la coopération fraternelle et solidaire entre les États membres. Pour les partis sociaux démocrates et socialistes, comme notre PS, la vision de l’Europe « sociale » est à peu près la même, avec plus d’État, plus de redistribution et de nivellement, armes réputées fatales contre les injustices et les inégalités en tous genres.

 

Deux comportements actuels au PS sont exemplaires. La priorité n° 1 est de rabibocher les ex partisans du OUI au référendum de 2005 et ceux du NON qui ne sont pas encore rentrés dans le rang … et, du même coup, de dévitaliser les débats et la consultation européenne. Les manoeuvres de rapprochement ont des chances de réussir au sein de l’appareil, en poussant une partie des sympathisants vers les candidats d’extrême gauche… et, pourquoi pas, vers des candidats modérés plus soucieux des intérêts de la Nation. Des « trios » de têtes de listes des sept régions métropolitaines viennent d’être désignés par l’appareil du PS à l’issue d’âpres négociations avec les principaux leaders des différents « courants » qui composent (ou divisent ) le parti. Sur les 21 sélectionnés, 11 se représentent, et des parachutages sont contestés. C’est une curieuse façon de choisir des candidats représentatifs sur les questions européennes des électeurs sympathisants de leurs régions.

 

Ne nous faisons pas de soucis ou d’illusions, la même méthodologie servira, avec des variantes, à l’UMP, ainsi que dans d’autres « grands » partis en Europe. Ainsi, ce sont davantage les appareils de ces partis qui « élisent » d’avance ces têtes de listes que les électeurs dans les régions. Démocratie, quand tu nous tiens ou nous abuses ! Autre critique faite : les électeurs votent largement en fonction de critères de politique nationale. Assez normal, les propagandes des campagnes tournent autour des querelles gauche droite traditionnelles ou nouvelles, ainsi que sur le mécontentement ou la satisfaction à l’égard des gouvernants. Chez nous, l’équation personnelle du président Sarkozy, qui allie omnipotence et ubiquité, ne manquera pas d’influer fortement sur la campagne et les décisions des électeurs en juin… dans un climat de crise en France plus ou moins apaisé ou, au contraire, très tendu, voire explosif. Beaucoup voteront POUR ou CONTRE Sarkozy… loin des questions européennes. Finie la présidence française de l’UE, oublié le « mini traité simplifié », dégonflée l’Union pour la Méditerranée, retour au quotidien, aux chicaneries entre pays membres et avec l’UE, aux atermoiements et aux compromis.

 

Quant à la réintégration dans l’OTAN, à la dépendance de l’Amérique, elles mobilisent apparemment peu les foules. Pour l’UMP, le PS ou le Modem, il n’y a pas véritablement d’enjeu européen. Les élections modifieront, à la hausse ou à la baisse, leurs effectifs d’élus au Parlement sans mettre en péril la large majorité (en sièges) européiste qu’ils constituent ensemble. Leurs scores seront surtout regardés comme des indicateurs de popularité, d’avancée ou de recul sur l’échiquier politique national. Et, en réalité, dès maintenant, les attentions sont portées davantage sur les présidentielles de 2012 et sur les régionales de 2010. Dans ces conditions, et avec des arguments supplémentaires, l’abstention, est présentée dans des cercles amis comme notre moins mauvais choix possible. Il est important, en effet, de marquer sa volonté de changer l’UE, son refus d’avaliser ses institutions et son fonctionnement actuels, de ne pas se comporter comme les moutons de Panurge ou les veaux du Général De Gaulle.

 

Mais les voix éteintes par l’abstention pour ces raisons iront se dissoudre, se noyer, dans la masse des abstentions aux causes très diverses et, notamment, au désintérêt pour les questions européennes. Même si elles sont relativement nombreuses, elles seront occultées, perdues. Le pourcentage total des abstentions sera-t-il augmenté de façon spectaculaire ? On peut en douter, vu les niveaux élevés déjà enregistrés. De plus, le résultat ne poussera pas à modifier, profondément ou non, l’UE et ses instances. L’expérience le montre. Le vote blanc ou nul peut apparaître préférable à l’abstention dans la mesure ou il permet de comptabiliser des réticences et des refus actifs. Il a, cependant, l’inconvénient d’inciter à penser que parmi les candidatures de mouvements et de candidats, il n’y en pas d’acceptables. Or, il me semble, au contraire, que « Debout la République » de Nicolas Dupont-Aignan et « Mouvement pour la France » de Philippe de Villiers, par exemple, portent des valeurs et défendent des idées ainsi que des propositions sur l’Europe conformes ou proches des convictions et des orientations souhaitées par les électeurs gaullistes.

 

 Il est donc préférable d’apporter des voix à de tels mouvements actifs, de les rendre plus forts et plus visibles, que d’adopter une attitude de défense passive qui, avec l’abstention, permet aux partis dominants de maintenir ou d’améliorer leurs positions avec moins de voix. Il vaut mieux choisir et soutenir, en étant bien conscients que, compte tenu de l’abstention attendue, les voix apportées compteront double.

 

 

 

 

22.03.2009       Réagir à l'article :
 

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