Intervention de
Gilles BACHELIER au dîner-débat du 22 janvier 2009
Chers amis,
Je souhaiterai d’abord la bienvenue à nos invités Cubains.
C’est pour nous un grand honneur de les recevoir et je peux leur dire qu’à
travers eux c’est bien à Cuba et au peuple cubain qu’il sera rendu hommage ce
soir à l’occasion de 50ème anniversaire de la Révolution de 1959.
Merci également à tous ceux et toutes celles et ils sont
nombreux qui assistent pour la première fois à un dîner-débat de l’Académie du Gaullisme. Nous sommes ici dans un espace de
liberté et je pense qu’ils ne seront pas déçus par la soirée qu’ils vont passer
avec nous.
L’Académie du Gaullisme est, nous
nous devons de le rappeler une association gaulliste de stricte obédience,
farouchement indépendante du pouvoir politique et des partis politiques,
viscéralement attachée à la défense des principes qui guidèrent l’action
historique du Général de GAULLE en faveur de l’indépendance nationale, du droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, du refus de toute hégémonie et de la justice
sociale.
Compte tenu des valeurs qui sont les nôtres, nous ne
pouvons que déplorer le caractère catastrophiques du contexte
international actuel, dû au fait que nous vivons dans un monde unipolaire
facteur de guerres et de troubles sociaux.
A l’heure ou, porteur d’immenses espoirs de changement, un
nouveau président américain vient d’entrer en fonction, succédant à un président
sortant totalement discrédité après huit ans de mandat, nous ne saurions oublier
que le monde se porte très mal et que rarement l’avenir n’est apparu aussi
sombre et chargé de menaces si aucune rupture véritable ne s’opère avec ce que
nous venons de vivre.
Plusieurs conflits meurtriers ensanglantent la planète,
conflit israélo-palestinien, conflit irakien, conflit afghan. Notre pensée va en
premier lieu vers les populations civiles palestiniennes de la bande de Gaza,
terriblement éprouvées. Pendant plus de trois semaines, elles viennent de subir
de la part de l’armée d’Israël, allié privilégié et indéfectible des Etats-Unis
un véritable enfer, un déferlement massif de missiles et de bombes à
fragmentation ou au phosphore suivies d’attaques terrestres menées par des
colonnes de blindés.
Le bilan, encore provisoire, en est accablant. Au moins
1300 palestiniens ont été tués dont plus de 400 enfants et une centaine de
femmes, la grande majorité des victimes étant des civiles. Cinq mille blessés
palestiniens ont été décomptés dont beaucoup ne survivront pas. La bande de Gaza
n’est plus qu’un champ de ruines et de désolation. Côté israélien, on déplore
treize morts, tragique déséquilibre. Tout cela est humainement et moralement
inacceptable. Mais qui a le courage de le dire et de protester parmi les
dirigeants européens au nom du droit du peuple palestinien à disposer de
lui-même, au nom du peuple irakien à disposer de lui-même, au nom du peuple
afghan à disposer de lui-même ? Faut-il espérer en une prise de conscience
salutaire du peuple américain ? Trois ans avant les terribles évènements du
11 septembre 2001, un ancien lieutenant colonel de l’armée américaine, Robert
BOWMAN qui avait mené cent une missions de combat au ViêtNam avant de devenir évêque
de l’église américaine déclarait dans The National
Catholic Reporter à propos des attentats à la bombe
contre des ambassades américaines de Tanzanie et du Kenya : « Nous
ne sommes pas haïs parce que nous pratiquons la démocratie, aimons la liberté ou
défendons les droits de l’homme. Nous sommes détestés parce que notre
gouvernement refuse tout cela aux pays du Tiers monde dont les ressources
naturelles sont convoitées par nos multinationales. Cette haine que nous avons
semée est revenue nous hanter sous la forme du terrorisme. Au lieu d’envoyer nos
fils et nos filles à travers le monde pour tuer des arabes afin que nous
puissions nous emparer du pétrole qui dort sous les sables de leurs déserts,
nous devrions les y envoyer pour les aider à reconstruire leurs infrastructures,
leur fournir de l’eau potable et nourrir leurs enfants affamés. En bref, nous
devrions faire le bien au lieu du mal. Qui voudrait nous en empêcher ? Qui
pourrait nous haïr pour cela ? Qui voudrait nous bombarder ? C’est
cette vérité là que le peuple américain devrait entendre ».Tous, nous
souhaitons qu’il l’entende enfin et fasse sienne cette célèbre citation du
Général de Gaulle ; « En notre temps, la seule querelle qui vaille
est celle de l’homme. C’est l’homme qu’il s’agit de sauver, de faire vivre et de
développer ».
Pour nous gaullistes, Cuba a l’immense mérite d’incarner
depuis un demi-siècle une résistance opiniâtre et jusqu’ici victorieuse à la
toute puissance de l’empire américain dont elle a la malchance d’être le très
proche voisin à moins de 180 kms des côtes de Floride.
Une résistance d’autant plus méritoire que l’île de Cuba
avec ses 110 000km2 et ses 12 millions d’habitants ne pèse pas lourd face à la
première puissance de la planète et à son gigantesque arsenal militaire, surtout
depuis qu’elle a perdu la protection que lui accordait autrefois l’Union Soviétique jusqu’à sa disparition en 1990.
Une résistance qui est celle de tout un peuple, une
résistance véritablement exceptionnelle, héroïque, pour un petit pays victime
d’un embargo économique qui lui est imposé depuis 1961 par les américains pour
l’étrangler.
Une résistance qui a permis à Cuba de triompher non
seulement à une tentative d’invasion mais aussi d’innombrables manœuvres de
déstabilisation en tout genre dont des attentats meurtriers de la part de la
CIA, ce bras armé combien redoutable de l’impérialisme américain, toujours
présent sur le sol même de Cuba, à Guantanamo mais pu pour très longtemps,
espérons-le.
En dépit de critiques malveillantes et de la diabolisation
dont Fidel CASTRO et Raul CASTRO font régulièrement l’objet de la part des
médias apparemment sensibles aux campagnes de désinformation orchestrées par
cette même CIA et ses multiples officines, Cuba apparaît pour beaucoup et
notamment pour toute l’Amérique latine comme un exemple et un modèle : un
petit David qui défie avec succès depuis cinquante ans, l’énorme géant Goliath.
Cuba est également aux côtés du Venezuela d’Hugo Chavez, de
la Bolivie d’Evo MORALES et du Nicaragua de Daniel
ORTEGA l’un des promoteurs et acteurs majeurs de l’ALBA, l’Alternative Bolivarienne
pour les Amériques, une alliance d’états libérés de la tutelle américaine. Ces
états ont créés sous le symbole du Libertador Simon
BOLIVAR un espace d’échanges solidaires non marchands où chaque état donne ce
qu’il a et reçoit ce dont il a besoin, une attitude totalement contradictoire
avec les accords de libre échange imposés partout dans le monde par les
Etats-Unis au nom de l’idéologie ultralibérale, aujourd’hui en pleine
déconfiture.
C’est pourquoi, en tant que gaullistes et en tant que
français, nous ressentons une très vive sympathie et une profonde admiration à
l’égard du peuple cubain, un peuple courageux, digne et exemplaire malgré sa
pauvreté et ses difficultés d’existence, un peuple dont nous nous sentons
totalement solidaires.
Pour connaître la réalité de votre pays Monsieur l’Ambassadeur, il est absolument nécessaire d’en connaître
l’histoire, ce que négligent ceux qui vous dénigrent par ignorance. Force est de
constater que Cuba n’a jamais été véritablement indépendant avant la révolution
de 1959 et l’arrivée au pouvoir de l’homme qui a incarné cette Révolution, Fidel
CASTRO.
Depuis 1492, date à laquelle Christophe Colomb a découvert
l’île de Cuba et en a pris possession au nom du roi d’Espagne, Cuba a été
jusqu’en 1898, une colonie espagnole, vouée à la culture de la canne à
sucre, important des esclaves africains pour y travailler dans les plantations
dans les terribles conditions que nous connaissons. Comme tous les autres
peuples d’Amérique latine, le peuple cubain a très vite ressenti un
irrépressible besoin de liberté et la volonté de s’émanciper du colonisateur
espagnol. La longue période coloniale fut ponctuée par des révoltes permanentes
et par deux guerres d’indépendance férocement réprimées par les gouverneurs
espagnols. C’est au cours de la deuxième guerre d’indépendance que mourut au
combat en 1895 le grand poète José MARTI fondateur du Parti Révolutionnaire
Cubain et chef charismatique des partisans de l’indépendance. Aujourd’hui encore
José MARTI est considéré comme le grand héros national cubain et un modèle
auquel s’est toujours référé Fidel CASTRO.
En 1898, les Etats-Unis sous le prétexte officiel de venir
en aide aux insurgés cubains, déclaraient la guerre à l’Espagne et après une
victoire éclair, occupaient militairement l’île pendant trois ans. Les
américains en profitaient pour prendre le contrôle économique de Cuba où leurs
intérêts étaient déjà fortement implantés. Ils s’emparaient également de deux
autres possessions espagnoles : Porto Rico et les
Philippines. Si les Etats-Unis acceptaient en 1902 de retirer leurs troupes de
Cuba et de lui accorder une indépendance toute théorique, ils imposaient à la
jeune République de Cuba aux termes de l’amendement Platt, du nom du sénateur américain Octave PLATT le droit de
conserver des bases navales dont Guantanamo, laquelle devait abriter un siècle
plus tard les sinistres geôles de la CIA. De plus, l’amendement Platt autorisait les Etats-Unis à intervenir dans les
affaires de Cuba à tout moment et quand bon leur semblerait. Cuba devenait un
pays à souveraineté limitée sous tutelle américaine, une sorte de protectorat,
une semi colonie. Quatre interventions militaires eurent lieu en application de
l’amendement Platt en 1906, 1909, 1917 et 1919 à la
demande des dirigeants cubains. Jusqu’en 1959, le pays devait rester sous le
joug yankee qui y développe, outre sa domination économique, son tourisme basé
sur l’alcool, le jeu et la prostitution.
Plusieurs présidents dont de nombreux dictateurs se
succédèrent, tous soumis au protecteur américain et ses tout puissants
ambassadeurs érigés en proconsuls, dans une atmosphère permanente de corruption,
de scandales, d’injustice sociale et d’oppression. Le dernier de la liste fut le
colonel FulgencioBATISTA , déjà président entre 1940 et 1944 avant de
revenir au pouvoir par un coup d’état en 1952 avec la bénédiction des autorités
américaines. C’est ce dictateur et son régime qui furent renversés le
1er janvier 1959 par une insurrection populaire dirigée par un jeune
avocat de trente trois ans, Fidel CASTRO, son frère Raul CASTRO et un
révolutionnaire argentin qui devait devenir un véritable mythe, Che GUEVARA.
Je rappellerai aussi que cette Révolution reçut le soutien
spectaculaire d’un célèbre écrivain américain pris Nobel de littérature, Ernest
HEMINGWAY qui avait une résidence à Cuba où il écrivit une grande partie de son
œuvre dont le vieil homme et la mer et pour qui sonne le glas. Le 1er
janvier 1959 marquait un basculement historique pour Cuba avec le triomphe de la
Révolution cubaine. A partir de cette date, le peuple cubain s’était enfin
émancipé après des siècles d’oppression et de domination. La politique cubaine
ne se décidait plus à Madrid ou à Washington mais à La Havane et c’est toujours
le cas aujourd’hui en 2009, cinquante ans après.
Grand amateur de cigares cubains, le gaulliste Jacques
DAUER, président fondateur de l’Académie du Gaullisme,
notre association, malheureusement disparu le 1er septembre 2008 eut
pendant les évènements de mai 1968 une occasion originale de manifester la vive
admiration qu’il portait à Fidel CASTRO. Comme tous les gaullistes de gauche,
Jacques DAUER considérait que la contestation étudiante de mai 1968 n’était pas
dirigée contre le Général de GAULLE, alors au pouvoir mais trouvait son origine
dans le malaise ressenti par la jeunesse devant les mirages d’une société
moderne où la recherche d’un confort matériel tenait lieu d’un idéal exclusif.
Un jour de la première semaine de mai 1968, Jacques DAUER et ses jeunes
militants du Front du Progrès, un petit parti de gaullistes de gauche qu’il
dirigeait à l’époque investirent par surprise la permanence du député du
5ème arrondissement de Paris, rue Cujas. Comme les locaux donnaient
sur la rue par deux vitrines, Jacques DAUER colla sur la première la photo
de de GAULLE et sur l’autre celle de Fidel CASTRO
ajoutant en bas de cette dernière l’inscription « de GAULLE est un rebelle
comme moi ». Une autre photographie d’André MALRAUX ornait la porte
d’entrée. Et pendant tout les évènements de mai 1968, au plus fort des émeutes,
les étudiants contestataires respectèrent cette vitrine qui resta intacte. Après
cette anecdote combien significative, il est temps de donner la parole au
Général de GAULLE lui-même. Voici en quels termes, dans une allocution prononcée
le 27 avril 1965, l’homme du 18 juin, celui qui fut l’âme de la Résistance et le
libérateur de notre pays à la barbarie nazie, énonçait sa conception de la
France et sa conception du monde telles qu’il les défendit toute sa vie en des
principes à valeur universelle de PhnomPen à Montréal. « Le fait capital de ces sept
dernières années c’est que nous avons résisté aux sirènes de l’abandon et
choisit l’indépendance. Quant aux problèmes qui se posent dans le reste de
l’univers, notre indépendance nous conduit à mener une action conforme à ce qui
est à présent notre propre conception, savoir : qu’aucune hégémonie exercée
par qui que ce soit, aucune intervention étrangère dans les affaires d’un Etat,
aucune interdiction faite à n’importe quel pays d’entretenir des relations
pacifiques avec n’importe quel autre, ne sauraient être justifiées. Au
contraire, suivant nous, l’intérêt supérieur de l’espèce humaine commande
que chaque nation soit responsable d’elle-même, débarrassée des empiétements,
aidée dans son progrès sans conditions d’obédience. De là, notre réprobation
devant la guerre qui s’étend en Asie de jour en jour et de plus notre attitude
favorable à l’égard des efforts de libération humaine et d’organisation
nationale entrepris par divers pays d’Amérique latine, le concours que nous
apportons au développement de bon nombre de nouveaux Etats africains, les
rapports que nous nouons avec la Chine, etc… Bref, il
y a maintenant, une politique de la France et elle se fait à
Paris.
Certes, cette indépendance que nous pratiquons à nouveau
dans tous les domaines ne laisse pas d’étonner voire de scandaliser, divers
milieux pour lesquels l’inféodation de la France était l’habitude et la règle.
Ceux-là parlent de machiavélisme, comme si la conduite la plus claire ne
consistait pas justement à suivre notre propre route ; ils s’alarment de
notre isolement, alors qu’il n’y eut jamais plus d’empressement autour de nous.
D’autre part, le fait que nous ayons repris notre faculté de jugement et
d’action à l’égard de tous les problèmes semble parfois désobliger un Etat qui
pourrait se croire, en vertu de sa puissance, investi d’une responsabilité
suprême et universelle. Mais qui sait si, quelque jour, l’intérêt que ce pays
ami peut avoir à trouver la France debout ne l’emportera pas, de loin, sur le
désagrément qu’il en éprouve à présent ? Enfin, la réapparition de la
nation aux mains libres, que nous sommes redevenus, modifie évidemment le jeu
mondial qui, depuis Yalta, paraissait désormais limité à deux partenaires. Mais
comme, dans cette répartition de l’univers entre deux hégémonies et, par
conséquent, en deux camps, la liberté, l’égalité, la fraternité des peuples ne
trouvent décidément par leur compte, un autre ordre, un autre équilibre, sont
nécessaires à la paix. Qui peut les soutenir mieux que nous pourvu que nous
soyons nous-mêmes ? ».
Cette très ferme orientation du Général de GAULLE explique
la très grande popularité dont il bénéficiait et dont il faisait bénéficier
notre pays en Amérique latine. Comment pourrait-on oublier l’extraordinaire
succès populaire des voyages officiels qu’il accomplit en Amérique latine en
1964 ? Au Mexique tout d’abord où de GAULLE prononça un discours fameux du
balcon du Zocala, sur la place centrale de Mexico
devant une foule enthousiaste de trois cent mille personnes qui acclama cette
phrase en espagnol qui fait partie de sa légende « Marchanos la mano en la
mano » on le vit même parti en triomphe sur
les épaules des étudiants mexicains qui arrêtèrent son cortège et le firent
descendre de voiture. Il accomplit un long périple en Amérique du Sud dont il
visita dix pays, toujours en déplaçant des foules immenses sur son passage et
avec toujours le même enthousiasme populaire, champion d’une France libre,
indépendante et fraternelle, champion du droit des peuples à disposer
d’eux-mêmes. Le Général de GAULLE y était apprécié et reconnu comme un modèle et
comme une référence.
Le Général de GAULLE avait eu un devancier, un siècle plus
tôt en la personne d’une autre de nos gloires nationales, Victor HUGO, l’auteur
des Misérables. De la même manière que de GAULLE, Victor HUGO devait incarner
cette France libératrice et universelle, cette France éternelle, héritière de la
période des Lumières et de la Révolution française qui soutenait l’émancipation
des peuples et inspirait les libertadors de l’Amérique
latine, en témoigne cette lettre que Victor HUGO adressa en 1870 aux femmes de
Cuba. A l’époque, Cuba qui se dressait contre le colonisateur espagnol, était en
pleine insurrection. Les gouverneurs espagnols réprimaient cette révolte avec
une brutalité sauvage et se livraient à des massacres contre la population. Les
femmes s’enfuyaient, beaucoup se réfugiaient à New York. Au début de 1870, une
adresse des femmes de Cuba fut envoyée de New York à Victor HUGO, alors opposant
républicain à Napoléon III et en exil à Guernesey, pour le prier d’intervenir
dans cette lutte. Il répondit par une lettre remarquable d’une profonde humanité
et qui a gardé toute son actualité. Cette lettre, c’est aussi un hymne
magnifique à la liberté des peuples et à l’amitié franco-cubaine, c’est pourquoi
les extraits que je vais en lire seront ma conclusion.
« Femmes de Cuba, j’entends votre plainte.
Désespérées, vous vous adressez à moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines,
vous demandez secours à un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un
proscrit ; celles qui n’ont plus de foyer appellent à leur aide celui qui
n’a plus de patrie. Certes, nous sommes bien accablés ; vous n’avez plus
que votre voix, et je n’ai plus que la mienne ; votre voix gémit, la mienne
avertit. Voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous ? La faiblesse. Non,
nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience.
La conscience est la colonne vertébrale de l’âme ;
tant que la conscience est droite, l’âme se tient debout ; je n’ai en moi
que cette force-là, mais elle suffit. Et vous faites bien de vous adresser à
moi.
Je parlerai pour Cuba comme j’ai parlé pour la
Crète.
Aucune nation n’a le droit de poser son ongle sur l’autre,
pas plus l’Espagne sur Cuba que l’Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne possède
pas plus un autre peuple qu’un homme ne possède un autre homme. Le crime est
plus odieux encore sur une nation que sur un individu ; voilà tout.
Agrandir le format de l’esclavage, c’est en accroître l’indignité. Un peuple
tyran d’un autre peuple, une race soutirant la vie à une autre race, c’est la
succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition épouvantable est un
des faits terribles du dix-neuvième siècle. On voit à cette heure la Russie sur
la Pologne, l’Angleterre sur l’Irlande, l’Autriche sur la Hongrie, la Turquie
sur l’Herzégovine et sur la Crète, l’Espagne sur Cuba. Partout des veines
ouvertes, et des vampires sur des cadavres.
Cadavres, non. J’efface le mot. Je l’ai dit déjà, les
nations saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a
toute son âme.
L’Espagne est une noble et admirable nation, et je
l’aime ; mais je ne puis l’aimer plus que la France .Eh bien, si la France
avait encore Haïti; de même que je dis à l’Espagne : Rendez Cuba! je dirais à la France : Rends Haïti!
Et en lui parlant ainsi, je prouverais à ma patrie ma
vénération. Le respect se compose de conseils justes. Dire la vérité, c’est
aimer.
Femmes de Cuba, qui me dîtes si éloquemment tant
d’angoisses et tant de souffrances, n’en doutez pas, votre persévérante patrie
sera payée de sa peine, tant de sang n’aura pas coulé en vain, et la magnifique
Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses sœurs augustes, les
républiques d’Amérique. Quant à moi, puisque vous me demandez ma pensée, je vous
envoie ma conviction.
J’ai toujours eu pour religion la contemplation de
l’espérance. Posséder par intuition l’avenir, cela suffit au vaincu. Regarder
aujourd’hui ce que le monde verra demain, c’est une joie. A un instant marqué,
quelle que soit la noirceur du moment présent, la justice, la vérité et la
liberté surgiront, et feront leur entrée splendide sur l’horizon. Je remercie
Dieu de m’en accorder dès à présent la certitude ; le bonheur qui reste au
proscrit dans les ténèbres, c’est de voir un lever d’aurore au fond de son
âme ».