DEBUSHER L’AMERIQUE

UNE TRAQUE AUX INEGALITES DANS TOUS LES RECOINS

 

 Par Paul KLOBOUKOFF

            En France, l’approche des questions sociales et économiques ne peut plus se passer de la création de Conseils, d’Autorités, d’Observatoires, de Commissions… technocratiques chargées de cerner les problèmes, statistiquement, en premier lieu, d’en assurer le suivi, de les étudier et de formuler des recommandations, voire des directives. Les mandats de ces institutions sont-ils assez précis et circoncis, les buts à atteindre sont-ils toujours assez clairs pour guider et encadrer leurs démarches ? Nous pouvons en douter au vu des multiples indicateurs d’inégalités sociales (une cinquantaine de base et dix « privilégiés » - en caractères gras ci-après) proposés par le Conseil national de l’information statistique (CNIS), en complément de ceux retenus par l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES). Il est vrai que le sujet est très à la mode, particulièrement en ce moment, avec la crise. Dans son édition 2008 « France, portrait social », l’INSEE répertorie les principaux indicateurs « mis en exergue » par le CNIS en sept domaines : revenus, patrimoine, salaires, emploi, éducation, logement, santé, et une rubrique « autres » qui porte sur la consommation, la culture, la participation à la vie publique, la justice, le handicap. Ce sommaire montre l’étendue du terrain de chasse aux inégalités, traquées dans tous les recoins, ainsi que de la diversité des facteurs dont il serait bon de tenir compte pour sélectionner des indicateurs pertinents. Nous sommes encore loin du compte. Nous pouvons aussi nous demander quels sont les apports opérationnels d’indicateurs plus souvent marqués par l’excès que par la nouveauté ou l’originalité.

 

Salaires : des arbres qui cachent la forêt

 

            Pour illustrer des inégalités entre salariés (âgés de 25 à 55 ans) du secteur privé, le CNIS a retenu le rapport entre le salaire médian des ouvriers non qualifiés (ONQ) et celui des cadres. Cet indicateur s’établit à 3,39 en 2006, en légère baisse ces dernières années. Ce chiffre est peu parlant pour le quidam. Cela n’est pas grave, les initiés déchiffreront. Rappelons que la médiane est le niveau, de salaire ici, qui partage une population (ONQ ou cadres, par ex.) en son milieu. Une moitié gagne plus que la médiane et l’autre moitié gagne moins. L’indicateur est abstrait, sans consistance, si ne sont pas affichés, à ses côtés, les niveaux des salaires médians concernés, soit 10 806 euros pour les ONQ et 33 379 € pour les cadres.

Que suggèrent ces chiffres ? Le revenu médian annuel des ONQ ne peut qu’apparaître modeste, puisqu’il indique que la moitié d’entre eux ont gagné moins de 900 € par mois en 2006. Ont-ils tous travaillé à temps complet toute l’année ? Rien n’est moins sûr. On peut aussi noter que la moitié des cadres ont gagné moins de 2 782 euros par mois (18 250 FF). Il y a cadre, Cadre et CADRE, n’est ce pas ? Une inégalité de plus à étudier, en relation avec la détérioration du statut de cadre de base, d’une part, et l’hypertrophie des rémunérations de dirigeants de haut vol, d’autre part. Et qui jugera que la valeur de l’indicateur (3,39) est excessive ? En outre, et surtout, rapprocher ainsi les salaires de populations aux profils aussi différents (formations, âges, expériences…) que les ONQ et les cadres semble de peu d’intérêt et n’est susceptible de déboucher que sur des propositions visant à réduire l’écart par des opérations de redistribution des revenus. Ce qui a été largement fait jusque là.  

            Il serait plus constructif, plus réaliste, de rapprocher les revenus des ONQ de ceux des ouvriers qualifiés (OQ). Le salaire médian des OQ est de 50% supérieur à celui des ONQ… prime à la qualification dans le monde ouvrier du travail. Et le but recherché (ou à rechercher) n’est-il pas de donner une qualification, par la formation et l’expérience professionnelle, aux ONQ qui en sont dépourvus ? Leurs situations seront alors moins éloignées de celles des cadres. La médiane des salaires des cadres est (ou n’est que) deux fois supérieure à celle des OQ.

L’écrasement de l’échelle des rémunérations dans le secteur privé ressort des données (sources INSEE, DADS) liées à l’indicateur : 10 806 € pour les ONQ, 12 766 € pour les employés, qui se paupérisent (écart de + 18% seulement avec les ONQ), 16 236 € pour les OQ, 20 577 € pour les professions intermédiaires (27% de plus que pour les OQ), et 33 379 € pour les cadres. Les classes moyennes se vident. La majorité des professionnels intermédiaires et une frange des cadres n’en font plus partie. Les nouvelles « classes médianes » grossissent. Le nivellement par le bas se poursuit. Politique volontariste ? Est-ce bien ce que le CNIS voulait faire ressortir ?

 

            Dans la même famille, un indicateur s’attaque à la distribution des revenus salariaux et des allocations chômage. Son champ, public et privé, sans limites d’âge, est plus large que celui du précédent. Il rapporte le niveau du 9ème décile (D9) de revenus (33 564 € en 2006 ; 10% des salariés reçoivent plus) à celui du 1er décile (D1) (4 527 € ; 10% des salariés ou chômeurs reçoivent moins). Le rapport, fluctuant un peu, s’établit à 7,41. Regardé seul, ce chiffre parle peu. Autre inconvénient, les revenus inférieurs au premier décile comprennent une forte proportion d’indemnités de chômage, ce qui n’est pas le cas au dessus du décile majeur. D1 est chiffré à 377 € par mois ; ce montant, très en dessous du SMIC, n’a rien à voir avec un salaire à temps complet (ou presque). L’indicateur rapporte deux niveaux de revenus qui ne sont pas comparables entre eux. Il mêle les différences entre les rémunérations avec celles liées à l’occupation d’un emploi ou le chômage. Cette quête du grand écart démultiplie l’inégalité en question, à la satisfaction des pourfendeurs des inégalités, peut-être. Qu’apporte-t-il de plus utile ?

 

Une conception partielle du patrimoine, en retard sur son siècle

 

            Les données sélectionnées de l’INSEE sur les patrimoines des individus (immobiliers et financiers, ainsi que professionnels, pour les indépendants) par déciles en 2003 montrent :

- une forte concentration de la « masse » de patrimoine entre les mains des plus fortunés : 46% du patrimoine total est détenue par 10% des individus, 64% par 20% des individus, 76% par 30% des individus et 93% par les 50% les plus riches. Ce taux de possession de 93% révèle aussi que la moitié des individus ne possèdent rien ou presque ; des personnes surendettées, ont même des patrimoines négatifs. Son niveau étonne, tout de même un peu, car en 2003, déjà, nettement plus de 50% des ménages étaient propriétaires de leur logement ;

- des écarts considérables entre les patrimoines moyens des individus, allant jusqu’à un rapport de 2 134,5 entre le décile supérieur de patrimoine (755 406 €) et le décile inférieur (354 €) Cet indicateur privilégié gigantesque est peu significatif. L’ordre de grandeur de l’incertitude (ou marge d’erreur possible) sur le diviseur (354) est très importante. Avec plus de mesure, il convient surtout d’insister sur le fait qu’un tiers des individus possèdent très peu, sinon rien, et que l’accumulation du capital immobilier et financier commence à s’observer entre le 3ème et le 4ème décile (c’est-à-dire pour 30 à 40% des individus), lorsque ce capital se compte en dizaines de milliers d’euros. La circonspection est aussi de rigueur. Avec la crise financière et le dégonflement de la bulle immobilière en cours, les patrimoines financiers et immobiliers des particuliers ont perdu beaucoup de valeur. Ces actifs sont volatils. Par ailleurs, la hausse du chômage et la baisse du pouvoir d’achat de certaines catégories de populations, conduisent à l’amputation des patrimoines les plus faibles. Comment interprétera-t-on après coup les variations des deux indicateurs évoqués ci-dessus ? Quels enseignements et quelles recommandations pourra-t-on  tirer ?

 

Je répète ici que l’on ne peut plus limiter le patrimoine d’un individu ou d’un ménage à ses possessions financières, immobilières et professionnelles. Surtout si l’on veut comparer des patrimoines ou prendre des décisions les concernant, comme la taxation à l’ISF, par exemple. Chaque travailleur cotisant aux régimes de retraite (avec son employeur) acquiert des droits et se constitue ainsi au cours de sa vie professionnelle un « capital retraite » qui croît au fil des années jusqu’à la cessation définitive d’activité. En retraite, il va recevoir des pensions jusqu’à son décès. Ensuite, le conjoint survivant touchera la réversion. En raison de parcours différenciés des individus, et de cotisations plus ou moins élevées, les montants des retraites sont très variables. Faibles pour les uns et forts pour d’autres, les droits acquis font partie intégrante des patrimoines des individus – retraités ou encore en activité. Ils sont de nature semblable aux assurances vie (comptées dans les patrimoines financiers des individus) ou aux autres formules de capitalisation débouchant sur le versement de rentes.

Au plan global ou à celui d’une catégorie de population, l’estimation de ces « capitaux retraite » (par les montants et les durées des rentes) ne me semble pas poser de problème, puisque les données appropriées sur l’espérance de vie ne manquent pas. Leur prise en compte rehausserait substantiellement les patrimoines de la majorité des individus, surtout de ceux bénéficiant ou appelés à toucher des retraites rondelettes. Elle modifierait considérablement les indicateurs d’inégalités et aurait un effet stabilisateur sur eux. Cette dimension patrimoniale ne doit pas être écartée ou sous-estimée, car cotiser aux caisses de retraite et/ou épargner pour ses vieux jours sont des préoccupations majeures des Français et des actes  décisifs sur leurs situations.

Individuellement, les estimations des capitaux retraites sont plus compliquées, car les données personnelles interviennent aussi. Il n’en demeure pas moins que l’analyse patrimoniale et les décisions publiques concernant les patrimoines ne devraient plus traiter sur un pieds d’égalité des individus qui ont des patrimoines (financier + immobilier) égaux et qui se différencient significativement par leurs capitaux retraites. Notre système fiscal actuel pénalise les personnes ayant épargné et acquis des biens immobiliers (y compris professionnels) et/ou financiers, notamment pour assurer leurs vieux jours, et qui n’ont pas cotisé aux Caisses de retraite dans les mêmes proportions que la majorité des salariés. Il s’agit surtout de paysans, d’artisans, de commerçants et des professions libérales. Dans l’appréhension des patrimoines des individus, il y donc de fortes et injustes inégalités à corriger !

 

Des indicateurs de l’extrême

 

La plupart des indicateurs présentés par l’INSEE rapportent soit (catégorie 1) des données concernant les cadres à celles concernant les ouvriers non qualifiés, soit (catégorie 2) des données relatives à des individus (ou des ménages) relevant du décile le plus élevé (D9) à celles relatives à des individus du bas de l’échelle des déciles (D1). Ces choix d’indicateurs extrêmes visent à pointer les écarts les plus grands possibles… entre des données qui, en fait, ne sont pas forcément comparables, comme le montrent mes premiers exemples.

            A côté des cas déjà examinés, on trouve dans la catégorie 1 des indicateurs relatifs :

- au taux de persistance (au moins deux années sur trois) de la pauvreté monétaire* : 11,2% de l’ensemble de la population serait dans ce cas ; ce taux est 14,3 fois moins élevé chez les cadres (1,5%) que chez les ONQ (21,5%) ;

- au taux de chômage, 5 fois plus élevé chez les ONQ que chez les cadres en 2007;

- à la probabilité d’être au chômage (en 2007) deux ans de suite : 1,1 fois plus (seulement ?) pour l’ONQ que pour le cadre; mais, pour le passage de l’emploi au chômage, entre l’ONQ et le cadre, le rapport est de 4,4;

- aux niveaux de vie (NDV) selon la catégorie socio professionnelle (CSP) ; contrairement à toute attente, l’indicateur est (ou n’est que) de 1,97 ; il illustre bien le resserrement de l’échelle des NDV… après redistribution ;

- aux coefficients budgétaires par CSP, plus faibles pour l’alimentation, pour le logement et plus fort pour les loisirs chez les cadres que chez les ouvriers ; rien de bien neuf, donc ;

            Dans la catégorie 2, les déciles de niveaux de vie servent d’échelle. Le NDV d’un individu est le revenu disponible de son ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (UC) attribuées à ce ménage (1 UC pour l’individu de référence, 0,5 par personne d’au moins 14 ans, 0,3 par enfant plus jeune). « Le niveau de vie est identique pour les individus d’un même ménage », nous précise l’INSEE. Ainsi, pour un revenu donné, le NDV est d’autant plus faible que la famille est nombreuse. L’échelle des NDV est donc différente de celle des revenus. Quoi qu’il en soit, les indicateurs retenus sont :

- les niveaux de vie moyens par décile : le NDV moyen supérieur au décile D9 (d’un montant de 50 552 €) est 6,75 fois plus élevé que le NDV moyen inférieur au décile D1 (montant : 7494 euros) ; on rapporte ainsi l’équivalent d’un NDV de cadre supérieur à un montant inférieur ou égal à ceux de minima sociaux ; signification et utilité ?

- la « masse » de niveaux de vie** « détenue » par les x% les « plus riches » : les 20% aux NDV les plus élevés détiennent 38,6% de la « masse totale des niveaux de vie », les 50% les plus riches en détiennent 69,4%, et les 20% les plus démunis, 9% ; avec ces indicateurs de base, la concentration de la masse des NDV apparaît-elle excessive ?

- deux indicateurs portant sur la distribution des niveaux de vie, le premier avant redistribution des revenus, le second après redistribution ; le rapport interdécile (D9/D1) vaut 5,01avant redistribution ; la redistribution comptée ici lui fait perdre 32% et l’abaisse à 3,41; ce chiffre est encore supérieur à la réalité*** ; on observe ici aussi un tassement dans l’échelle des NDV réels ; curieusement, ces indicateurs très observés ne sont pas « privilégiés » ;

- les parts des ménages vivant dans des logements sous ou surpeuplés : 22,8% des 10% des ménages aux revenus par UC les plus faibles vivent en surpeuplement ; cette proportion est 11,77 fois plus élevée que chez les plus riches par UC (1,9%) en 2006; il faut dire que les normes en matière de peuplement des logements ont été rendues plus généreuses**** ; malgré cela, 43,7% des logements des ménages aux revenus (par UC) les plus faibles sont sous-peuplés, et c’est 85,7% chez les plus riches. Le sous-peuplement est donc plus fort que le surpeuplement. CQFD ? Par ailleurs, l’INSEE a estimé le nombre de sans abri (une partie des personnes sans domicile) à 86 000 en 2001. Il dépasserait les 100 000 maintenant. Ces chiffres ne sont pas des indicateurs d’inégalités !

            Précisions importantes concernant les indicateurs

* Il s’agit ici de pauvres dont les revenus sont inférieurs à 60% du revenu médian (et non plus 50%).

** Concept nouveau : sommation de niveaux de vie (tout comme s’il s’agissait de revenus ou de patrimoines).

*** La redistribution prise en compte ici est partielle ; elle ignore les charges sociales liées à l’emploi ainsi que les impôts tels la taxe foncière et l’ISF… qui affectent plus les « riches » que les autres.

**** Ex : pour un couple avec 2 enfants, dont 1 a plus de 7 ans, la norme est de 4 pièces (séjour et 3 chambres).

 

D’autres indicateurs privilégiés et de base variés

 

            Inégalité hommes femmes (qui défraie périodiquement la chronique): le salaire annuel médian des hommes de 25 - 35 ans est 1,22 fois supérieur à celui des femmes de la même tranche d’âge. Il baisse un peu.

Du côté des indicateurs de santé, l’espérance de vie à 60 ans en 2007 est de 22 ans chez les hommes et de 26,9 ans chez les femmes ; la mortalité prématurée parmi les personnes de moins de 65 ans en 2006 est de 282 / 100 000 individus chez les hommes et de 131 / 100 chez les femmes. Chacun tirera ses propres conclusions.

 

            Education : en 2006, le nombre des personnes de 25 – 35 ans dont le niveau de vie est inférieur au 3ème décile (les 30% de la population concernée aux NDV les plus faibles) sont 5,02 fois plus nombreux (799 298) que les 30% des déciles supérieurs (159 162) à avoir un niveau de sortie de l’appareil éducatif inférieur ou égal au brevet des collèges. Dans quel sens interpréter cette observation : les résultats scolaires sont moins bons pour les plus pauvres, ou bien : les NDV sont nettement plus bas chez les personnes qui ont fait peu ou pas d’études ? Sans doute dans les deux sens, car il y a interaction entre les facteurs en cause.

 

            Justice : un indicateur dûment sélectionné rapporte la part des condamnés à une peine supérieure à 5 ans de nationalité étrangère / la part des condamnés à une peine supérieure à 5 ans de nationalité française. Le ratio a crû de 0,85 en 2002 à 1,18 en 2006. Ces chiffres suggéreraient que les taux de condamnations lourdes des deux catégories comparées sont voisins. En fait, la proportion de condamnés étrangers par rapport à la population étrangère en France est 3 fois supérieure (en 2004) à la proportion comparable de la population de nationalité française (Ministère de la Justice). Ç’est très différent ! Attention, donc, aux définitions précises des indicateurs.

 

Niveaux de vie suivant les régions : l’indicateur s’établit à 1,41 en 2005, rapport entre les extrêmes, l’Ile de France (NDV médian : 19 248 €) et la Corse (13 689 €). Si l’on retire le cas très particulier de l’Ile de France, le rapport le plus élevé, entre l’Alsace et la Corse, est de 1,3. Les écarts sont faibles entre la plupart des régions. Là aussi, le nivellement a fait son œuvre… et le niveau régional ne semble pas le plus approprié pour identifier les cibles en vue de réduire les inégalités sur le territoire. D’un autre côté, l’Etat n’a peut-être pas intérêt à concentrer trop les ressources sur l’Ile de France où le NDV médian est supérieur de 18% au niveau national.

 

Paul KLOBOUKOFF                                             Académie du Gaullisme                                         1er février 2009

 

 

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19.02.2009

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