AFGHANISTAN, PAKISTAN,

AFGHANISTAN, PAKISTAN,

MÊME COMBAT ?

 

par François Lardeau

Tandis que le gouvernement du président Karzaï cherche à négocier le retour des Talibans du mollah Omar et de leurs alliés dans la communauté nationale afghane, la situation militaire, sous responsabilité américaine et occidentale, ne cesse de se dégrader dans le pays du fait des opérations menées avec de plus en plus de hardiesse et de succès par ces derniers. L’initiative est en train d’échapper complètement aux forces de la coalition qui, malgré les renforts, ne parviennent pas à assurer la stabilisation de la situation, condition préalable à la constitution d’un État « démocratique » inspiré au plus près du modèle occidental, s’intégrant à la communauté internationale et respectant ses lois. Compte tenu de l’enclavement et de l’environnement de l’Afghanistan, il ne semble y avoir de solution au conflit que régionale et dans un retour aux fondements traditionnels des pouvoirs dans la société locale.

Il faut désormais prendre également en compte que, malgré les renforts à attendre, les forces de la coalition ne disposeront jamais des effectifs - plusieurs centaines de milliers d’hommes - qui seraient nécessaires pour couvrir tout le pays pendant un temps suffisant. Le pari de substituer prochainement à ces forces une armée et une police afghanes n’est pas davantage crédible, celles-ci n’en étant qu’au recrutement, à l’équipement et à l’instruction, et de toute façon confrontées aux mêmes insuffisances d’effectifs à terme. De plus, aux incompressibles délais de leur mise sur pied s’ajoutera toujours un doute sur leur loyalisme à l’égard du gouvernement en place et des forces de la coalition.

Croyant avoir assuré la stabilisation de la situation en Irak en se rapprochant des tribus sunnites, les Américains cherchent à agir de même en Afghanistan, redécouvrant les modes de pacification retenus par les généraux français Galliéni et Lyautey à Madagascar et au Maroc. Ils oublient que ces derniers pacifiaient pour rester et pour développer les pays en cause en veillant tout particulièrement à y associer les élites nationales dans le cadre d’un protectorat qui ne remettaient pas en cause les autorités traditionnelles et ce qu’on appellerait aujourd’hui leur mode de gouvernance. Ce n’est pas de cela qu’il s’agit en Afghanistan. D’une part, il n’est pas question d’y rester, et d’autre part on entend imposer un régime dit démocratique dont les dirigeants, plus ou moins arrivés dans les bagages des Américains, sont en fait là pour imposer sans partage les vues de ces derniers, à savoir contrôler une position considérée comme stratégique dans leur volonté d’hégémonie. Les choses étant ce qu’elles sont et la brutalité de leurs interventions faisant le reste, c’est-à-dire poussant au rejet et à la résistance, il est évident que la situation ne peut pas être stabilisée sur de telles bases.

Les événements qui se sont enchaînés depuis l’été montrent à quel point la situation s’est détériorée. Non seulement une insécurité croissante règne dans tout le pays et même à Kaboul, la capitale, mais les convois d’approvisionnement de la coalition sont désormais soumis à un harcèlement et à des attaques tout au long du trajet qui relie à l’Afghanistan le port de Karachi, au Pakistan, où sont débarqués matériels, munitions et carburants destinés aux forces de la coalition. Ces attaques et ces harcèlements sont menés avec des effectifs de plus en plus nombreux, recrutés dans les zones tribales pachtounes à cheval sur la frontière afghan-pakistanaise. C’est ainsi que la récente attaque de deux dépôts de l’Otan à Peshawar, sur la ligne de communication stratégique qui relie le port de Karachi à Kaboul par la passe de Khyber, a été menée par plusieurs centaines de combattants. Cette opération effectuée en l’absence de toute réaction de la police pakistanaise et suivie le lendemain de l’attaque et de la destruction dans les mêmes zones tribales d’un convoi de cent véhicules confirme que, dans leur totalité, celles-ci constituent désormais un territoire qualifiable d’ouvertement ennemi. Les Américains ne font d’ailleurs plus de distinction entre les deux côtés de la frontière, opérant de la même façon contre les Talibans hébergés au Pakistan que les Israéliens contre les gens du Hamas dans la bande de Gaza. Leurs frappes « ciblées » tirées à partir de drones occasionnent malheureusement des bavures qui ne font que dresser davantage contre eux les populations qui en sont victimes, d’où un risque de moins en moins négligeable de contre-mesures pakistanaises. Question : jusqu’où pourrait aller un tel affrontement, le Pakistan étant une puissance nucléaire et à même de basculer complètement dans le camp des islamistes radicaux ? Devant le risque, il est vraisemblable que les États-Unis seraient amenés tôt ou tard à reconnaître leur impuissance … en même temps que l’approvisionnement des forces de la coalition se trouverait définitivement compromis. La possibilité d’un tel scénario conduit à s’interroger dès maintenant sur l’opportunité de poursuivre l’engagement militaire occidental en Afghanistan.

 

L’autre aspect de la capacité de nuisance des forces reconstituées des Talibans et de leurs alliés réside dans le double impact de leurs succès, à la fois en termes de pertes humaines et matérielles et en termes d’effet psychologique. Les Américains ont cherché à minimiser l’importance, du point de vue militaire, des dégâts matériels subis à Peshawar, mais ce sont tout de même deux cents camions et véhicules de transport de troupes blindés qui ont été détruits. L’impact psychologique au vu des photos de l’amoncellement de véhicules incendiés sur le site attaqué est considérable. Ce succès incontestable des Talibans, répété les jours suivants par la destruction d’un convoi de cent véhicules, s’inscrit de plus, comme on l’a vu, dans une série d’attaques menées sur le territoire pakistanais contre les convois logistiques d’équipement des forces de l’Otan opérant en Afghanistan. Depuis octobre, au moins une demi-douzaine d’entre elles ont été menées à hauteur de la passe de Khyber. Six jeeps blindées Humvee sont notamment tombées indemnes aux mains des Talibans à ces occasions, avec lesquelles ils paradent ostensiblement … Comme l’écrit le correspondant à Peshawar du Figaro, R. Girard : « La réalité est que la guerre américaine en Afghanistan a débordé ses frontières pour venir jusqu’au coeur de la capitale d’une des quatre provinces de l’État fédéral pakistanais (Peshawar).».

Dans ces conditions, on ne peut que s’inquiéter quant à la suite des événements. Les Américains sont d’ailleurs les premiers à s’en préoccuper (Le Monde du 10 décembre 2008). Les forces de la coalition, plus ou moins enfermées dans leurs garnisons, ressemblent de plus en plus à un ensemble de camps retranchés coupés de leurs liaisons terrestres avec leurs bases d’approvisionnement extérieures au pays, ce qui les menace de quelque désastre partiel ou global. Et le renforcement constant de la pression exercée par les Talibans – qui ont montré leur capacité à manoeuvrer désormais au niveau compagnie, voire bataillon dans l’affaire de Peshawar – tend à les y enfermer encore davantage, avec des difficultés et des risques accrus pour en sortir, ce qui veut dire en clair que l’on va vers un blocage définitif de la phase de stabilisation et le retour à une situation d’affrontements de plus en plus grande intensité.

 

Ainsi piégée, n’ayant pu parvenir à aucun de ses objectifs, à savoir ni avoir éliminé physiquement Ben Laden et être venu à bout d’al Qaïda, ni davantage avoir fait de l’Afghanistan un État capable de prendre en charge sa propre destinée, la coalition n’a d’autre choix que de chercher les voies et moyens de sortir le plus rapidement possible de la situation dans laquelle elle s’est enfermée et qui mine sa crédibilité.

Le moment est sans aucun doute venu pour les Européens - et les Français en particulier - de s’interroger sur le sens et la portée, quant à leur propre avenir, de leur comportement de fidèles vassaux des États-Unis, épousant toutes leurs querelles, en particulier en terre d’Islam. Dans ce rapport de dépendance aux États-Unis une échéance se précise à l’horizon du demi-siècle. Le général Desportes, bon connaisseur des forces et faiblesses de l’hyperpuissance du moment, en a formulé les

données à l’occasion d’un colloque intitulé « Démographie et Défense » (ANOCR 2007) : « … Question sur le risque de découplage qui peut exister avec l’Europe du fait de l’évolution démographique des États-Unis. Jusqu’alors, le fort tropisme des États-Unis pour l’Europe tient à ce qu’une forte proportion des Américains soit d’origine européenne. Or j’ai cru comprendre que d’ici 2040-2050 l’Amérique du Nord serait plus « colorée » et que les origines majoritaires seraient soit asiatiques soit hispaniques. Dans ces conditions, on peut craindre que les États-Unis soient moins enclins à venir défendre, si nécessaire, l’Europe. Ceci m’amène à penser qu’à cet horizon les Européens devront avoir un système de défense autonome et efficace ».

Il ne semble pas malheureusement que cette hypothèse de travail majeure ait été retenue par les membres de la commission chargée de rédiger le nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale qui se sont enfermés dans une réflexion bien courte à quinze ans, oubliant, semble-t-il, que la durée de vie opérationnelle des systèmes d’armes qu’ils ont retenus est de l’ordre de trente ans… Dans l’immédiat, s’agissant de l’Afghanistan, le risque le plus réel est de s’enferrer dans le piège. Comme l’écrit assez joliment Isabelle Lasserre dans Le Figaro du 12 décembre : « Fini le romantisme, place aux affaires sérieuses. Après avoir acclamé Obama, les capitales européennes vont devoir payer le prix du soutien qu’elles ont apporté au candidat démocrate américain » ! Autrement dit, répondre positivement à la demande pressante des Américains d’envoyer des renforts dans les zones de combat, au sud et au sud-est du pays, tout en sachant qu’ils resteront insuffisants pour venir à bout de la rébellion…

Les Américains ont certes la capacité, pour en finir, de « vitrifier » les zones frontalières, mais c’est une option évidemment impossible. Le scénario le plus vraisemblable est celui d’un pourrissement aux effets déstructurants. L’intérêt des Européens ne peut pas être de se laisser enfermer dans celui-ci. Ils ne doivent pas oublier qu’ils constituent, à l’Ouest du continent euro-asiatique, une péninsule soumise directement à l’Est et au Sud à la pression d’un Islam reconquérant. Si, au Sud, on peut espérer que le projet d’Union pour la Méditerranée initié par le président Sarkozy neutralisera la menace, il n’en est pas de même à l’Est où le conflit israélo-palestinien, pour lequel aucun règlement n’est en vue, exacerbe les comportements anti-occidentaux. Comme on l’a vu, il serait peu lucide de compter à cet égard sur la pérennité de la garantie américaine comme ont trop tendance à le faire les pays de l’Est européen ex-soviétique. Les pays qui composent l’Union européenne sont confrontés à un choix qui peut sceller leur avenir : il leur faut choisir leurs partenaires au Moyen-Orient et en Asie Centrale certes en fonction d’intérêts économiques mais aussi et surtout en fonction d’une stratégie de défense et de sécurité commune qui reste à définir et à mutualiser. Ce choix devrait conduire à retenir en premier lieu les pays dont l’action politique a pour objectif un retour aux équilibres géopolitiques régionaux, retour impliquant le renoncement à l’instrumentalisation du terrorisme comme ont pu la pratiquer jusqu’à maintenant les services secrets pakistanais. Dans l’incapacité d’éliminer par les armes la mouvance mondialisée d’al-Qaïda, la solution paraît ainsi à rechercher dans une « régionalisation » des affrontements en opposant les nuisances des terroristes aux intérêts des populations qu’il faut mobiliser à cet effet par un soutien au développement et à la formation d’élites responsables choisies parmi les leurs.

Dans le cas de l’Afghanistan, sont aussi prenantes au règlement du conflit les populations des pays voisins, y compris celles de l’Inde, pays inclus dans le périmètre d’action du terrorisme pakistano-afghan comme on vient de le voir. La diplomatie française s’efforce actuellement, semble-t-il, d’ouvrir et/ou de maintenir le dialogue entre l’Afghanistan et ses voisins afin que ceux-ci facilitent une réconciliation nationale. Cela mérite sans doute d’être tenté, mais, le préalable à tout arrangement étant le départ des troupes étrangères, on voit mal les États-Unis s’exécuter en l’état actuel des choses. Ils cherchent eux aussi à prévenir un affrontement armé entre l’Inde et le Pakistan. Paradoxalement, une autre approche pourrait venir de ce renouveau de tension entre les deux pays, le premier ayant effectivement les moyens d’exercer une pression coercitive sur le second. Puissance émergente, ayant tout pour prétendre au leadership régional, puissamment armée et adossée à la Russie pour ce faire, victorieuse du Pakistan lors de leurs affrontements passés, elle est en mesure d’exiger de ce dernier - que les dirigeants indiens qualifient d’« épicentre du terrorisme » - qu’il s’en prenne enfin aux racines du mal et réduise par les armes les bandes terroristes installées sur son sol. Cette capacité d’intervention indirecte de l’Inde dans le conflit afghan devrait être davantage prise en considération, et sans retard, par les responsables politiques européens et orienter leur action diplomatique dans le sens d’un rapprochement sans équivoque avec ce pays, compte tenu par ailleurs du rôle qu’il est appelé à jouer dans le monde de demain. On peut même imaginer dès à présent l’importance que revêtirait pour l’Europe une alliance avec le couple indo-russe, aussi bien dans le cas où une confrontation dangereuse avec l’Islam se poursuivrait (1) que dans le cas d’un conflit sino-américain. Il pourrait s’agir, ni plus ni moins, d’une sorte d’assurance-vie.

 

(1) Il est clair également que l’Inde ne pourrait rester indifférente à une prise du pouvoir par les islamistes au Pakistan, compte tenu de la détention de l’arme nucléaire par ce pays et du danger qu’elle courrait de ce fait. Le casus belli semble évident.

 

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14.01.2009

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