Académie du Gaullisme

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ISRAËL EN SURSIS

 

par François  Lardeau

 

« Pour que survivent à terme Israël, la Palestine et le Liban, il faudra un grand effort d’imagination.» (E.Balibar et J.-M. Lévy-Leblon – in « Le Monde » du 19 août 2006)

 

« On ne construit rien sur l’humiliation de l’Autre. Surtout pas la paix. »

 

 

Je sais, ou je crois savoir que si une catastrophe devait atteindre cet Etat juif, pour quelque raison que ce soit (et même s’il s’agissait de sa propre folie), ce serait sans doute la catastrophe finale pour le peuple juif tout entier, quelles que puissent être alors les opinions de chacun d’entre nous.  (Hannah Arendt – 10 juin 1963 – citée par G. Bensoussan in « Le Monde »  du 1er septembre 2006).

 

 

1. La résolution 1701

 

1.1. L’enchaînement des faits : les harcèlements des Palestiniens et du Hezbollah et la riposte d’Israël

 

Sans que la communauté internationale s’attende vraiment à des réactions en chaîne de cette ampleur, la capture par le Hezbollah de deux soldats israéliens en territoire national venant quelques jours après celle d’un premier soldat israélien par le Hamas aux environs de Gaza ne pouvait que déclencher une violente riposte d’Israël pour tenter de récupérer ses soldats. Vivant très mal, ce qui se comprend, les harcèlements permanents qu’il subissait de la part du Hamas et du Hezbollah, l’Etat hébreu a manifestement tenté d’en finir avec leurs auteurs, d’où, particulièrement au Nord, une intervention de l’armée israélienne (Tsahal) et surtout de son aviation qui sont apparues disproportionnées au vu des pertes humaines et des dégâts matériels occasionnés. On ne peut d’autre part séparer ces représailles israéliennes du contexte politique : l’arrivée au pouvoir du Hamas qui a compromis au moins provisoirement les efforts de recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien et renforcé Israël dans son projet de fixer unilatéralement les frontières entre les deux nations.

L’absence de résultats sur le terrain malgré l’importance des moyens déployés, l’effet désastreux des « bavures » de l’aviation israélienne au Liban (bombardements du poste d’observation de la Finul et de Cana) ont porté gravement atteinte à la cause de l’Etat hébreux et mobilisé contre elle dans les pays occidentaux une bonne partie de l’opinion publique qui s’est mise à soutenir sans réserve celle des Libanais. Ainsi, non seulement le Hezbollah a fait mieux que jeu égal sur le terrain avec Tsahal, mais surtout, si on veut bien se rappeler le rôle décisif des opinions publiques lors des guerres d’indépendance qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, par cet impact psychologique, il a pris une sérieuse option sur la victoire finale dans la guerre d’usure qui l’oppose à Israël.

 

 

1.2. Priorité à l’urgence humanitaire

 

Talonnée par son secrétaire général, M. Kofi Annan et dans la crainte d’une catastrophe humanitaire au Liban qui mobilisait les opinions publiques, l’organisation des Nations Unies ne pouvait faire moins que de paraître s’entendre sur un texte de résolution qui visait à mettre fin aux opérations militaires aériennes, navales et terrestres menées contre le Liban par Israël et conjointement aux tirs de roquettes et de missiles du Hezbollah contre le territoire israélien.

L’importance des pertes humaines (un millier de morts) et des destructions d’infrastructures subies par le Liban faisaient passer au second plan celles subies par Israël et quelque peu ignorer la volonté maintes fois affirmée par le Hezbollah, l’Iran et la Syrie de détruire l’Etat hébreux. L’humanitaire a ainsi prévalu sur le politique en particulier sous la pression moralisatrice des dirigeants français, ce qui signifie que rien n’a été réglé sur le fond et que les choses pourraient bientôt reprendre, si on peut dire, leur cours « naturel » !

 

 

1.3. Les demandes du Conseil de sécurité de l’ONU

 

Que dit la résolution 1701 adoptée le 11 août par le Conseil de sécurité de l’ONU ?

Principalement, un, que le Conseil de sécurité « lance un appel en faveur (sic) d’une cessation totale des hostilités fondée, en particulier, sur la cessation immédiate par le Hezbollah de toutes les attaques et la cessation immédiate par Israël de toutes les offensives militaires ;

Deux, que « dès la cessation totale des hostilités, » le Conseil « demande au gouvernement libanais et à la Finul de déployer leurs forces ensemble dans tout le Sud et au gouvernement israélien, alors que ce déploiement commence, de retirer en parallèle toutes ses forces du Liban sud » ;

Trois, que le Conseil « décide, en vue de compléter et renforcer les effectifs, le matériel, le mandat et le champ d’opération de la Finul, d’autoriser un accroissement des effectifs de celle-ci pour les porter à un maximum de 15 000 hommes » et « autorise la Finul à prendre toutes les mesures nécessaires dans les secteurs où ses forces sont déployées ».

La résolution prévoit également la libération immédiate et inconditionnelle des deux soldats israéliens capturés par le Hezbollah mais celle-ci n’a toujours pas eu lieu malgré les interventions de M. Kofi Annan. 

 

 

 

2. Mise en œuvre de la résolution :

objectifs et réalités

 

 

2.1. Le manque de réalisme

 

La mise en œuvre de la résolution 1701 ne se limite évidemment pas à l’arrêt des hostilités le 14 août au matin. Il ne s’agit que d’une trêve. Faire respecter tous les termes de la résolution par les parties au conflit sera tout autre chose.

Entre les buts affichés et leur aboutissement, il y a l’absence habituelle de réalisme de l’ONU - c’est malheureusement la base de tout compromis onusien – qui a conduit son secrétaire général, M. Annan, à annoncer que la résolution va jeter les bases d’un cessez-le-feu permanent qui interviendra après la cessation des hostilités, lorsqu’une solution à long terme (sic) aura été trouvée, c’est-à-dire lorsqu’un accord global - qui fera l’objet d’une seconde résolution - assurera du « strict respect par les deux parties de la ligne bleue (la frontière israélo-libanaise) » et du « désarmement de tous les groupes armés ».  C’est se montrer bien optimiste !

Le contexte est évidemment tout autre et se prête peu à une solution du conflit dans la suite de la résolution 1701 . L’interlocuteur exclusif que s’est donné l’ONU au nom du respect de la souveraineté de l’Etat libanais apparaît en fait, de même que l’armée supposée la défendre, comme une fiction à usage diplomatique quand on compare les deux à ce que représente le Hezbollah, politiquement et militairement. Le Liban et malheureusement les Libanais continuent de payer aujourd’hui leurs divisions interconfessionnelles qui avaient permis à la Syrie de faire de leur pays un protectorat et qui aujourd’hui permettent au Hezbollah  - dont la sujétion à Téhéran est évidente, quelque autonomie que ses dirigeants disent conserver - de se poser en champion de la souveraineté nationale.

On ne peut oublier que c’est précisément l’incapacité du gouvernement libanais à réoccuper le Sud-Liban après le repli des Israéliens en 1998 qui a « légitimité » l’implantation du Hezbollah sur cette partie du territoire en tant que seule force organisée capable d’en défendre l’accès. La milice chiite y a trouvé un « chez-elle » dans lequel elle a pu se « bunkériser », y accumuler et cacher un armement considérable que la Finul fait mine de découvrir aujourd’hui (!) et que, mêlée à la population, elle a utilisé en quasi sécurité permanente contre le territoire israélien. 

 

 

22. La réalité sur le terrain

 

Si Israël en entamant le retrait de ses troupes du Liban a donné un gage de bonne volonté, il en est tout autrement de la part du Hezbollah qui, fort de l’appui de ses « parrains » iraniens et syriens, refuse ouvertement de désarmer tant que l’Etat libanais n’aura pas retrouvé, sous-entendu sous son égide, toutes les attributions d’un Etat souverain. Ce désarmement, exclusivement du ressort des autorités libanaises selon M. Annan lui-même et qui doit être obtenu par la négociation et non par la force, n’est donc pas près de devenir réalité compte tenu de l’opposition systématique à laquelle il faut s’attendre de la part des représentants du Hezbollah dans les institutions libanaises (gouvernement, parlement) et dans l’armée (40 % de chiites parmi les soldats libanais) dont les chefs sont de plus, de par leur nomination, d’obédience syrienne.

La partie s’annonce ainsi très difficile pour la Finul renforcée dont le déploiement opéra-tionnel est par ailleurs toujours sujet à discussion. Le Conseil des ministres libanais dans lequel figurent deux ministres du Hezbollah avec pouvoir de veto a annoncé officiellement son refus d’utiliser le concours de la Finul pour contrôler sa frontière nord. Selon la lecture qu’il fait maintenant de la résolution 1701, celle-ci ne l’y contraint nullement : elle ne fait que « prier la Finul … de prêter assistance au gouvernement libanais sur sa demande ». Le Liban ne veut donc pas de casques bleus à la frontière syrienne. Il l’a encore rappelé à M. Annan lors de son récent passage à Beyrouth en des termes sans ambiguïté. Ce dernier en était d’ailleurs déjà d’accord puisqu’il avait précisé avant sa visite qu’ « un tel déploiement dépendait d’une demande expresse du gouvernement libanais ». Cette reculade des Nations Unies par rapport à la mission confiée à la Finul par la résolution 1701 pose un problème d’autant plus grave qu’Israël, soutenu en cela par les Etats-Unis, exige que la force internationale sécurise la frontière syrienne afin d’empêcher de nouvelles livraisons d’armes au Hezbollah et qu’il en fait une condition non négociable du lever de son blocus aérien et maritime du Liban.

La situation ne semble pouvoir être débloquée que par une pression internationale forte et durable sur les parties au conflit qui s’exercerait aussi bien sur le plan diplomatique que sur le plan militaire où elle se matérialiserait par le débarquement au Liban de renforts à forte capacité coercitive (c’est le sens qu’on peut donner à la participation française composée quasi exclusivement d’armements lourds – un escadron de chars Leclerc et un groupe d’artillerie lourde - apparemment aptes à intervenir contre les positions du Hezbollah s’il reprenait ses tirs). S’il en était autrement, aussi bien l’ONU que les pays contributeurs au renforcement de la Finul y perdraient toute crédibilité, leur carence menant à un résultat contraire au but poursuivi, c’est-à-dire au retour des hostilités.

 

 

2.3. La stratégie du Hezbollah

 

Le problème qui se pose désormais par rapport au Hezbollah est de savoir – rapidement - s’il est prêt à se comporter en parti politique libanais et non plus en milice armée au service d’une stratégie étrangère, celle de l’Iran et de son associée, la Syrie, qui se sont donné pour objectif la destruction d’Israël. Pour l’instant, le Parti de Dieu est pratiquement assuré de pouvoir reconstituer, voire de renforcer encore à cette fin et en toute tranquillité son arsenal de fusées et de missiles quelque part au Liban ou en en Syrie, à proximité de la frontière. 

Dans ces conditions, on peut se demander si toute cette mise en perspective du règlement du conflit par l’ONU et certains membres du Conseil de sécurité dont la France est bien réaliste au regard de buts de guerre maintes fois réaffirmés par le Hezbollah, l’Iran et la Syrie et qui, curieusement, n’ont fait l’objet d’aucun rappel et par conséquent d’aucune condamnation dans la résolution malgré l’importance de l’armement dont le Hezbollah s’était doté  (12 000 roquettes et missiles dont certains capables d’atteindre Tel-Aviv) et qui est indubitablement la preuve d’une « intention homicide » préméditée à l’égard d’Israël. Il faut être bien naïf pour ne pas voir que l’enlèvement des deux soldats israéliens n’était qu’un piège relevant d’une stratégie visant à provoquer une réaction d’Israël particulièrement violente, s’agissant de ses soldats, qui servirait de prétexte au déclenchement d’une campagne de tirs de roquettes et de missiles sans précédent destinée à terroriser la population israélienne et à la pousser au départ. Cette stratégie a pleinement réussi dans le nord du pays et elle n’a pas fini de se développer si on ne la condamne pas expressément et si on ne fait pas ce qu’il faut pour y faire renoncer. C’était précisément pour dissuader de sa poursuite qu’Israël a agi avec une telle violence, mais, ce faisant, usant de moyens jugés disproportionnés par la communauté internationale au vu des dégâts occasionnés au Liban, l’Etat hébreux est en fait tombé dans le piège qui lui était tendu et, faute d’avoir éliminé la menace, il se retrouve maintenant en situation de « faiblesse aggravée » face à un adversaire auquel ses bavures ont permis de mobiliser l’appui des opinions publiques et de certains gouvernements.

Le Hezbollah s’est bien gardé quant à lui de se considérer comme tenu par les clauses de la résolution 1701 qu’il a jugées « déséquilibrées » au seul profit d’Israël. Renversant subti-lement la charge de la preuve, il a averti qu’il ne désarmerait que lorsque un Etat crédible aura été restauré au Liban. C’est que, fort de la « victoire » de sa milice sur Israël qui fait de lui un héros national et de toute la cause islamique, le secrétaire général de l’organisation, Hassan Nasrallah - qui passe pour un « modéré » (sic) en son sein - a maintenant en main toutes les cartes pour que cette restauration se fasse au profit du Parti de Dieu. Pourquoi ne transformerait-il pas l’essai ? Cette perspective n’éclaire pas l’avenir ; elle tend plutôt à le fermer.

 

 

2.4. L’impuissance congénitale du machin

 

Les diverses questions touchant la mission de la Finul renforcée, sa composition, son emploi, son commandement et sa liberté d’action avaient été « soigneusement » éludées par les diplomates afin d’arriver plus rapidement à un compromis sur la rédaction de la résolution 1701. Elles se sont bien entendu posées dès que l’on est passé concrètement au renforcement de la force internationale qui devait opérer aux côtés de l’armée libanaise. Les atermoiements dont on a fait un procès d’intention à la France ont plutôt été la résultante d’une reculade du secrétariat général de l’ONU, son pouvoir exécutif, devant les responsabilités qu’il lui fallait assumer. L’organisation a comme à son habitude « finassé », cédant d’un côté au chantage souverainiste du Liban , comme on l’a vu précédemment, et de l’autre, satisfaisant – on peut craindre que ce ne soit que pour la forme – aux demandes de garanties exigées par les pays participant au renforcement de la Finul.

Personne ne pouvant se dédire, ce problème est aujourd’hui apparemment résolu puisqu’on s’est mis d’accord entre Européens et spécialement entre pays méditerranéens (France pour 2 000 hommes, Italie pour 2 500, Espagne pour environ 1 000) pour fournir les principaux contingents de renforcement de la Finul,  D’autres pays européens se sont engagés à fournir des contingents moins importants, à hauteur de leurs moyens. Il s’agit quasi exclusivement de forces terrestres, l’Allemagne et la Grèce ne voulant pas s’engager à terre et proposant chacune de détacher un navire de guerre en appui. Le Royaume-Uni fournira un modeste appui aérien. Les Etats-Unis quant à eux ont pris prétexte de leur engagement en Irak et en Afghanistan pour se désister, ce qui vaut peut-être mieux dans la mesure où la Finul renforcée restera strictement européenne, voire méditerranéenne et latine, pour sa composante principale. La désignation et l’acceptation par Israël de contingents provenant de pays musulmans sont toujours en suspens bien que la France insiste pour que ces contributions équilibrent celles des pays occidentaux. C’est sans doute une nécessité politique mais il n’est pas sûr que ce soit un gage d’efficacité. De plus, les dirigeants de ces pays musulmans peuvent craindre une « contamination » déstabilisatrice de leurs contingents au contact des milices islamistes.

Mais le problème qui se pose en premier pour la Finul renforcée est celui de sa crédibilité car on ne peut pas dire que dans sa composition première elle ait rempli sa mission. Il est pour le moins étonnant qu’elle n’ait pas décelé la menace d’affrontement avec Israël que faisait peser la montée en puissance du Hezbollah dans cette région frontalière à hauts risques d’affrontement avec Israël. Outre la capacité du Hezbollah à monter des coups de main en territoire israélien, elle ne pouvait totalement ignorer qu’il s’était doté d’une capacité de frappe bien au-delà de la frontière. Est-ce l’étroitesse de la mission et des moyens qui est en cause ? Ou bien s’agit-il d’ « arrangements » locaux avec le Hezbollah et par conséquent d’une limitation volontaire des interventions pour des causes diverses : éviter les risques d’affrontement, divergences de vues sur la mission entre éléments de la Finul de nationalités différentes ? Il est également possible que, la culture de compromis des instances onusiennes s’en mêlant, sa mission ait été progressivement vidée de son contenu, ce qui peut tout aussi bien se reproduire avec la Finul renforcée. A suivre, d’autant plus qu’au regard des moyens déployés en vain par Israël contre le Hezbollah, on est en droit de se demander si une force internationale aux effectifs et moyens nécessairement plus réduits pourra avoir une plus grande capacité coercitive sans un minimum de consensus international et local. Ce n’est pas ce qui s’annonce au vu des manœuvres plus ou moins dilatoires de l’ONU. Le machin est toujours le machin, pour parler comme le Général de Gaulle !

 

 

25. L’échec d’Israël et les interrogations qu’il pose

 

Il est bien évident que l’arrêt des hostilités au Liban – il ne s’agit pour l’instant que d’une trêve - ne règle en rien le problème palestinien qui est à l’origine de toutes les guerres menées contre l’Etat hébreux depuis sa création. Il se trouvera toujours quelque Etat ou quelque organisation islamiste, arabe ou iranienne, aujourd’hui le Hezbollah, pour vouloir sa destruction et chercher à en acquérir les moyens, puis à les mettre en œuvre, directement ou, s’il s’agit d’Etats, l’Iran et la Syrie actuellement, par organisations interposées.

A chaque fois, même en 1973, Israël est parvenu à dominer ses adversaires et à prévenir ou éviter le pire. Cette fois, il n’en est pas de même. La grande leçon de l’affrontement qui vient d’opposer Tsahal au Hezbollah réside dans le fait qu’une troupe réduite (de l’ordre de 3 000 hommes selon les informations dont on dispose), bien organisée et constituée d’hommes aguerris par des années de guérilla, excellents tacticiens, disposant d’armes rustiques mais redoutablement efficaces, contre les chars en particulier, peut tenir tête victorieusement à une armée dix fois plus nombreuse, dotée des armements les plus modernes et les plus sophistiqués, à la puissance de feu incomparablement supérieure.

Cet échec militaire israélien sera lourd de conséquences sur le plan interieur en Israël même. Une crise politique grave peut s’ouvrir en Israël et mener à des choix extrêmes. Les 20 000 réservistes de Tsahal ont dénoncé les carences du gouvernement et de l’état-major israéliens qui les ont disent-ils, privés de la victoire et  ils réclament qu’une commission d’enquête fasse la lumière sur la façon dont les opérations ont été préparées et menées au Liban. Les buts de guerre n’ont jamais été exposés clairement et ils ont même changé en cours d’opérations. Les appels à la démission du premier ministre, Ehoud Olmert, et du chef d’état-major, Dan Haloutz, se multiplient et une majorité d’Israéliens demandent des élections anticipées. Elles consa-creraient sans aucun doute l’effondrement de Kadima, le parti du premier ministre, fondé par Sharon, et le retour au pouvoir d’une droite « dure » avec Benyamin Netanyahou à sa tête. Les chances d’E. Olmert de sortir de cette situation par un remaniement ministériel faisant une part plus belle à la droite aux dépens des travaillistes apparaissent plutôt faibles au regard de la dure réalité que découvrent les Israéliens.

A l’extérieur et face aux ennemis traditionnels d’Israël, la situation n’est en effet pas des meilleures. Tsahal a cessé de faire peur et sa capacité de dissuasion a été plus qu’écornée par la « victoire » du Hezbollah, même si l’impact de celle-ci est plus psychologique que militaire. En fait, ce qui compte sur ce plan, c’est que, depuis la guerre du Kippour où il s’était laissé surprendre – ce qui avait d’ailleurs amené à l’époque la démission du premier ministre, Mme Golda Meir - et depuis ses replis successifs du Sud-Liban et de la bande de Gaza, Israël est réduit à la défensive sur un territoire de plus en plus exigu. Son fameux mur ne suffit plus à protéger son territoire et sa population à l’heure des missiles et des drones. Les Israéliens sont désormais confrontés à une guerre d’usure à l’issue bien incertaine (ou trop certaine). Leur pays est devenu totalement vulnérable, aucun point du territoire n’étant hors de portée des missiles du Hezbollah, voire du Hamas, et encore moins de ceux de la Syrie ou de l’Iran. Les rapports de force se sont inversés en rapports de vulnérabilité, totale pour Israël, relative si l’on tient compte des pertes civiles subies mais en fait sans réalité pour les pays islamistes « victorieux ».

On voit mal Israël accepter longtemps une telle situation d’insécurité si l’incertitude persiste quant au désarmement du Hezbolla. L’Etat hébreux refusera d’être le seul à devoir respecter les termes de la résolution 1701. Tôt ou tard, il reprendra sa liberté d’action. L’idée d’un deuxième round est déjà dans les esprits.

Les conditions qu’il met d’une part à son retrait complet du Liban - notamment le déploiement au Liban-Sud et le long de la frontière syrienne des 15 000 hommes de l’armée libanaise et d’au moins 5 000 hommes de la Finul renforcée dans un délai plus rapproché que le permet le calendrier d’envoi des renforts - et d’autre part à la fin de son blocus aérien et naval du Liban soulignent la fragilité de la trêve alors même que des informations font état d’envois d’équipements militaires au Hezbollah par voie routière depuis la Syrie et qu’un des deux députés de l’organisation au Parlement libanais, M. Hussein Haj Hassan, précise à l’envoyé du Figaro que « l’armée libanaise n’est pas capable de défendre le pays…Elle ne dispose pas d’armements adéquats et ne possède ni chars ni avions…Le danger israélien est un problème réel. Nos lance-roquettes ne sont utilisés qu’en réaction à l’agression israélienne (sic). C’est une arme de dissuasion stratégique » (30 août 2006). Dans ces conditions, il n’est pas très réaliste de croire que le Hezbollah va désarmer.  

Procès d’intention ou volonté déterminée de détruire l’autre, les positions des deux partis au conflit ne sont pas près de changer, et cela suffit à expliquer les fins de non-recevoir que vient d’essuyer M. Kofi Annan à l’occasion de son récent voyage au Liban et en Israël. Sous prétexte de problèmes de sécurité, Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, n’a même pas cru devoir se rendre au rendez-vous proposé par M. Annan ! Les positions apparemment plus accommodantes de la Syrie et de l’Iran à propos des fournitures d’armes au Hezbollah ne doivent pas davantage faire illusion, d’autant que pour l’Iran il peut s’agir d’une « monnaie d’échange » dans le contentieux qui l’oppose à l’Occident sur son programme nucléaire auquel il ne semble pas vouloir renoncer. En témoigne l’échec de Kofi Annan à Téhéran sur le sujet.

 

 

 

 

3. LES ENJEUX REELS

 

 

« Pour que survivent à terme Israël, la Palestine et le Liban ,                                                                   il faudra un grand effort d’imagination »  (E.Balibar et J.-M.

 Lévy-Leblon – in « Le Monde » du 19 août 2006)

 

 

3.1. L’impuissance de la puissance

 

La conduite par Israël d’une guerre où l’action principale a été initialement confiée à l’aviation avec un double objectif de représailles et de destruction du potentiel adverse a entraîné de très nombreuses « bavures », inévitables ou voulues, qui ont été exploitées sans vergogne par le Hezbollah pour rallier à sa cause les instances internationales (l’ONU) et les opinions publiques aussi bien occidentales que musulmanes.

Comme les opérations militaires se poursuivent dans des formes analogues dans la bande de Gaza contre les milices du Hamas,  les Palestiniens, au vu de l’échec israélien au Nord, ne peuvent que se sentir encouragés à poursuivre une lutte au demeurant légitime quant à la reconnaissance de leur droit à se constituer en Etat souverain et viable. Dans le contexte actuel, ils auront pour eux l’appui des gouvernements qui ne reconnaissent pas Israël et de beaucoup d’opinions publiques, faute qu’ait été menée à bonne fin la fameuse feuille de route d’inspiration américaine.

Cette évolution à sens unique du conflit israélo-palestinien renvoie d’une certaine façon aux deux guerres du Vietnam où la détermination et l’esprit de sacrifice des combattants vietminhs et vietcongs ont fini par venir à bout des armées française et américaine, certes avec l’aide déterminante des puissances communistes (Russie et Chine), mais aussi avec le soutien des opinions publiques lassées d’une guerre qui n’en finissait pas et des exactions subies par les populations vietnamiennes du Nord et du Sud. Il suffit de se rappeler les photos d’enfants brûlés au napalm et les malformations dues à l’emploi de défoliants qui frappent encore aujourd’hui les nouveaux-nés… 

La preuve étant faite par les armes de l’impossibilité pour Tsahal de sécuriser l’ensemble du territoire israélien, il faut craindre une multiplication des provocations aux frontières d’Israël pour entraîner son armée dans de nouveaux pièges ainsi que des tirs de missiles contre sa population, cible évidemment privilégiée sur le plan psychologique, contre ses villes et ses campagnes, contre ses sites stratégiques, aérodromes, ports, centrales électriques, voies de communication, etc… Il est par ailleurs évident que la communauté internationale, empêtrée dans ses contradictions et ce qu’il faut bien appeler ses lâchetés moralisatrices (l’esprit de Munich est de retour), ne pourra ni ne voudra rien faire pour contraindre les adversaires d’Israël à cesser ce « jeu » criminel et pour garantir à ce pays et à ses habitants, par coercition au besoin, le droit de vivre en paix à partir du moment où ils ont renoncé à bâtir le Grand Israël aux dépens des Palestiniens et des Etats voisins.

 

 

3.2. La fin des illusions ou le pessimisme aronien :

 

C’est sans doute Raymond Aron, fin connaisseur de Clausewitz, qui a eu le premier conscience de l’impossibilité pour les Juifs de réaliser le Grand Israël. Analysant la victoire israélienne de 1967 sur les armées arabes selon le concept du « point culminant de la victoire », il en a conclu qu’Israël avait « atteint dans toutes les directions les limites extrêmes de l’espace que le chiffre de sa population et ses ressources propres lui permettaient d’occuper ». Dès lors, l’Etat hébreux se trouvait contraint de passer de l’offensive à la défensive avec tous les inconvénients de cette dernière, c’est-à-dire en premier lieu la perte de l’initiative.

A la fois lucide et pessimiste - ce qui va souvent de pair - il voyait ainsi l’avenir d’Israël (Sur Clausewitz – publié en 1987 et réédité en 2005 avec une préface de Pierre Hassner aux éditions Complexe – pages 122-123) :

« La dissymétrie des fins politiques …ne prête guère à contestation. Israël ne se donne pas, pour fin politique, la destruction des Etats arabes ni même un élargissement considérable de son espace de souveraineté. Les territoires occupés en 1967 représentent l’objectif le plus ambitieux que peuvent imaginer les « durs », les partisans du Grand Israël ; l’opinion, en majorité, consentirait à restituer une partie de ces territoires en contrepartie de la paix.

En revanche les Etats arabes ont pour objectif la destruction de l’ «Etat sioniste » - ce qui peut signifier :

1. la destruction de l’Etat et l’extermination ou l’expulsion des habitants ;

2. la destruction de l’Etat sous sa forme présente, la suppression du droit de retour, la rupture des liens entre les Israéliens et les Juifs du monde entier. Cette « désionisation », certains Israéliens la conçoivent pour un avenir plus ou moins lointain, mais imposée par la défaite militaire, elle conduirait dans l’hypothèse la plus favorable, à :

3. l’Etat bi-national que certaines organisations palestiniennes considèrent désormais comme leur but (politique) de guerre. L’Etat bi-national comporterait pour les Juifs ou le statut de minorité opprimée, de citoyens de seconde zone, ou une participation équitable à la gestion de la communauté. A nouveau, le deuxième terme de l’alternative apparaît à la fois le plus souhaitable et le moins probable ».

Il n’est que trop évident aujourd’hui que c’est sous l’une de ces formes que peut s’envisager désormais l’avenir de l’Etat hébreux et de sa population.

 

 

3.3. Négocier ou disparaître

 

Dans un article paru dans Le Monde du 12 août 2006 sous le titre « Guerre au Hezbollah, paix avec le Hamas », Shlomo Ben Ami, ancien ministre des Affaires étrangères d’Israël, souligne la différence qui existe entre les revendications légitimes du Hamas en tant que représentant élu du peuple palestinien et le Hezbollah, outil au service de la stratégie irano-syrienne de déstabilisation de la région et dont un des principaux objectifs est la destruction de l’Etat d’Israël, ce qui suffit à justifier l’opération menée contre lui par Tsahal au Liban bien qu’elle ait été d’« une ampleur inutile ».

Considérant à l’inverse que la politique de désengagement unilatéral des territoires palestiniens initiée par Sharon à Gaza et qu’entendait poursuivre Olmert en Cisjordanie se révèle être une grave erreur stratégique qui tourne le dos à la paix, Ben Ami  - qui est aussi vice-président du Centre de Tolède pour la paix - ne voit d’issue pour le gouvernement israélien que dans la recherche d’un partenariat qui lui semble toujours possible avec le Hamas. La seule manière de sécuriser l’avenir d’Israël est le « mur invisible de la légitimité internationale ».

Sans souscrire à la formule « Guerre au Hezbollah, paix avec le Hamas » de Ben Ami, Hubert Védrine, l’ancien ministre des affaires étrangères français du gouvernement socialiste, bon connaisseur du dossier, souscrit à cette analyse quant à la nécessité de renouer avec le Hamas ainsi qu’avec la Syrie, diabolisée bien mal à propos par Jacques Chirac.

Dans un entretien paru dans Le Figaro du 17 août, H. Védrine reconnaît qu’« Israël a été clairement provoqué à deux reprises, à Gaza par une frange radicale du Hamas, puis par le Hezbollah. Le gouvernement et l’armée israéliens n’ont fait que réagir, (mais) sans véritable scénario politique. Ils sont confrontés une fois de plus au Liban au fait qu’on ne peut pas régler ce problème isolément et militairement ».

Pour lui, on ne peut sortir de la crise actuelle qu’en parlant avec tous les acteurs et en n’oubliant pas que « tout cela est lié au déni de la question palestinienne ». On ne peut par exemple ignorer la Syrie. Le Liban doit trouver dans la sortie de crise l’occasion de rétablir sa souveraineté sur l’ensemble du territoire, ce qui suppose que les Libanais s’entendent entre eux et que le Hezbollah s’en tienne aux règles du jeu démocratique, d’où l’exigence d’« une mise en oeuvre sérieuse, sûre et crédible de la résolution 1701 ». Du côté israélien, il faut « relancer l’évacuation annoncée des territoires occupés » et surtout ne plus s’opposer à la création de l’Etat palestinien, déjà acceptée par l’électorat national … Quant aux Européens, directement concernés par la crise, ils doivent se démarquer de la politique américaine au Moyen Orient, tout entière consacrée à la guerre contre les Etats et les organisations réputés « terroristes », et «  revenir sur le boycottage du Hamas qui rend notre message démocratique inaudible… Il faut parler avec le gouvernement Hamas, il faut rétablir l’aide internationale ». Hubert Védrine attend de ce changement de politique à l’échelle européenne qu’il fragmente la vague de fond islamiste anti-occidentale et sépare « les islamistes de l’immense majorité des musulmans qui sont modérés ». Est-ce bien réaliste ?

Hervé de Charrette, autre ancien ministre des affaires étrangères français, raisonne dans un sens identique : «Dans cette région complexe, tout est lié. Les solutions partielles, partiales, unilatérales ne fonctionnent pas… La route de la paix passe donc par toutes les capitales de la région sans exclusive. Les Proche et Moyen-Orient ont besoin d’un grand dessein et d’un compromis total où chacun trouve sa place… Israël doit se convaincre que la paix ne viendra ni de l’isolement derrière une muraille de sécurité ni de la force des armes, mais de l’ampleur des concessions mutuelles. De même, pour le triangle israélo-libanais-syrien, il faut traiter dans un même temps toutes les questions : Golan, fermes de Chebaa, prisonniers et otages, désarmement du Hezbollah ». La principale raison d’espérer réside dans un facteur souvent sous-estimé : l’aspiration des peuples à la paix (Le Figaro du 25 août 2006).

Le cardinal Etchegaray, envoyé spécial du pape Benoît XVI, ne dit pas autre chose qu’Hervé de Charrette le 15 août à Harissa : « La paix ne se construit pas avec des bricolages ». Le patriarche Sfeir, autorité religieuse et politique de la communauté maronite confirme : « La situation doit être éclaircie… Les Palestiniens, les Israéliens, les Libanais doivent avoir chacun leur propre Etat avec des frontières bien déterminées… Il faut un Etat palestinien… Le destin des Libanais est lié à celui des Palestiniens. Il faut régler les causes de la guerre une fois pour toutes ». (Le Figaro magazine du 19 août 2006).

 

 

3.4. Le compromis de Genève (2003)

comme base des négociations avec le Hamas

 

Toutes les prises de position dont il vient d’être fait état convergent et montrent clairement qu’Israël ne peut sortir de la situation critique dans laquelle il se trouve qu’en prenant une initiative de relance des négociations sur le plan politique. D’une manière ou d’une autre, il lui faut revenir au projet de compromis de Genève auquel avaient abouti en décembre 2003 les négociations entre le palestinien Yasser Abed Rabbo, ancien ministre de l’information de Yasser Arafat, et l’israélien Yossi Beilin, ancien ministre travailliste proche de Shimon Pérès, et en faire, aussi bien à l’ONU qu’entre les parties (l’entité palestinienne étant au préalable reconnue Etat souverain par la communauté internationale,) le document de base pour la recherche d’une solution définitive au contentieux tragique qui ensanglante interminablement les rapports entre Palestiniens et Israéliens. 

En préambule, l’accord « mettait fin à l’ère du conflit ». Les deux Etats « s’engageaient à régler leurs différents par des moyens pacifiques ». Sous réserve de quelques modifications, la « ligne verte » de 1967 était reconnue comme fondant les frontières, la bande de Gaza passant entièrement sous souveraineté palestinienne. Un échange de territoires, notamment la cession aux Palestiniens d’une frange de terres fertiles le long de la bande de Gaza,  permettait à Israël de conserver en Cisjordanie quelques colonies importantes proches de la « ligne verte », telles Givat Zeev et Maale Adoumin. L’Etat palestinien devait être « démilitarisé, avec une force de police importante », étant par ailleurs prévu la présence pendant une période de cinq ans, éventuellement renouvelable, d’une force internationale déployée en Palestine pour assurer la surveillance des frontières et collaborer avec la force de police palestinienne.

            Les deux Etats faisaient de Jérusalem leur capitale souveraine, les quartiers arabes revenant à l’Etat palestinien, les quartiers juifs à l’Etat d’Israël. La liberté d’accès aux quatre quartiers de la vieille ville (arménien, chrétien, juif et musulman) était garantie par la présence d’une unité de police internationale. Le sanctuaire musulman du Dôme du Rocher et la mosquée d’al-Aqsa passaient sous souveraineté palestinienne, Israël ne gardant que celle sur le Kotel, le Mur des Lamentations, dont la sécurité était également assurée par une unité de police internationale.

L’épineuse question des réfugiés était réglée par un compromis qui limitait les risques encourus par Israël : les réfugiés de 1948 et leurs descendants qui seraient par ailleurs indemnisés pour les dommages subis auraient le choix entre quatre options : retour en Palestine, rester dans le pays d’exil, s’installer dans un autre pays ou encore venir s’installer en Israël qui pourrait toutefois fixer le nombre de réfugiés acceptés en totale souveraineté. Il faut mettre au débit d’Israël et d’Ariel Sharon en particulier l’échec de cette initiative qui avait pourtant reçu la caution de Yasser Arafat. 

Il faut noter que le Vatican travaille de son côté, dans le même esprit de recherche d’un « juste milieu » entre les exigences des Israéliens et celles des Etats musulmans, à un plan de paix dont Benoît XVI a confié l’élaboration au père jésuite Samir Khalil, spécialiste de l’Islam, qui enseigne à Beyrouth, à Rome et à Paris (Centre Sèvres). Pour celui-ci « le problème n’est ni religieux ni ethnique », mais essentiellement politique, et la solution à apporter au conflit ne peut donc être qu’internationale et diplomatique. Ses propositions rejoignent sensiblement celles du compromis de Genève. Outre l’urgence de « créer un Etat palestinien » en partant des frontières d’avant 1967, elles demanderaient que « les Etats de la région reconnaissent mutuellement leurs frontières et qu’une force internationale solide (sic) contrôle les zones sensibles, les trafics d’armes et aide les Etats à avoir de véritables armées nationales afin de démilitariser les groupes armés ». Le projet prévoirait d’autre part la création d’une commission internationale pour décider du statut de Jérusalem et celle d’une autre pour résoudre le problème de l’eau dans la région afin d’éviter des conflits futurs. Le tout dans le cadre d’une Union proche-orientale fondée sur l’expérience de l’Union européenne ! (Le Figaro du 31 août 2006)  Utopie peut-être, mais qui atteste d’une volonté générale de trouver une solution définitive aux crises qui périodiquement déstabilisent la région.

 

 

3.5. Les responsabilités de la communauté internationale

 

La communauté internationale, c’est-à-dire les Nations dites Unies et leur organisation, se réfugiant derrière de beaux discours – on sait que l’enfer est pavé de bonnes intentions – oublie qu’elle porte la responsabilité première de la situation actuelle et de ses développements futurs. En ces temps de repentance, l’ONU devrait se rappeler que c’est en son Assemblée générale qu’a été décidée en 1948 la création de l’Etat d’Israël et qu’on paie aujourd’hui l’erreur de ne pas avoir en même temps édicté un droit semblable des Palestiniens à se constituer en Etat sur le reste du territoire.

Un des obstacles majeurs à l’instauration d’un « dialogue » entre Israéliens et Palestiniens a toujours été en effet le refus des premiers à reconnaître la légitimité des dirigeants palestiniens à représenter les seconds. Les élections qui ont récemment porté le Hamas au pouvoir après un scrutin régulier selon les critères occidentaux n’ont fait que mener à une plus grande impasse. Les Israéliens entendent encore aujourd’hui ne rien négocier avec lui, s’efforçant même d’éliminer physiquement, l’un après l’autre, ses dirigeants et prétendant fixer unilatéralement les frontières définitives de l’Etat hébreux, ce qui rendrait en fait impossible la constitution d’un Etat palestinien viable.

Aujourd’hui, pour autant que la Finul renforcée se montre capable, malgré les sujétions qui vont être les siennes, d’obliger - conjointement avec le gouvernement libanais et son armée - les deux parties au conflit de respecter les termes de la résolution 1701et de s’acheminer vers le « cessez-le-feu permanent » évoqué par M. Kofi Annan, l’opportunité inespérée d’ouvrir la négociation globale évoquée par Hervé de Charette pourrait enfin se présenter. La composition même des renforts fournis à la Finul dont les principaux contributeurs sont la France, l’Italie et l’Espagne, trois pays méditerranéens et « romains » comme en témoignent les monuments laissés par Rome sur leurs territoires et dont on retrouve les équivalents dans chacun des pays du Proche-Orient, n’est pas sans signification symbolique d’une unité … au moins touristique mais qui fut, dans un temps plus lointain, géopolitique. Un tel symbole unitaire doit remonter au niveau politique afin d’assurer les pays du Proche et du Moyen-Orient en conflit de l’indépendance de l’assistance européenne par rapport aux objectifs américains dans la région. Comme le soulignent fort justement Etienne Balibar et Jean-Marc Lévy-Leblond dans leur article « Guerre en Orient ou paix en Méditerranée » paru dans le journal Le Monde du 19 août : « Israël ne survivra qu’en maintenant ses propres citoyens en état de mobilisation permanente, en multipliant les fortifications intérieures, les zones tampon et les opérations de dissuasion massive contre les Etats de la région, y compris peut-être nucléaires. Cela durera dix, vingt ou cinquante ans avant l’effondrement, mais, dans l’intervalle, il est probable que les nations palestinienne et libanaise auront subi une atteinte irréversible. L’engrenage est implacable, et c’est maintenant que les choses se jouent ».

Conclusion qui appelle à l’institution d’un Conseil régional permanent : « Il (faudrait) enfin que l’Europe contribue activement à la construction d’un espace méditerranéen de coopération et de négociation. Les Etats-Unis, la Russie ou l’Iran pourraient y avoir une place d’observateurs, mais ses membres naturels sont ceux qui jouxtent la mer commune et qui en ont fait l’histoire. Ce conseil régional permanent ne garantirait certes pas automatiquement la paix, mais il est le seul antidote à la logique du choc des civilisations… ».

 

 

3.6. Du rôle souhaitable d’une Europe-puissance

 

On ne peut pas dire que l’Europe se soit jamais désintéressée du dossier israélo-palestinien mais, outre les divergences entre politiques nationales, elle s’est toujours plus préoccupée de sa sécurité et de son élargissement à l’Est que de se protéger sur son flanc méditerranéen où se joue pourtant plus certainement son destin. Sa soumission inconditionnelle à la stratégie américaine qui imposa son monopole de compétence sur les affaires du monde méditerranéen, en particulier pour tout ce qui concernait son bassin oriental, lui a fait complètement perdre de vue ses intérêts fondamentaux et on peut dire vitaux dans cette région.

En novembre 1995, lors de la conférence Euro-Méditerranéenne de Barcelone, était bien née l’idée d’instituer un partenariat euro-méditerranéen ayant pour objectif de « faire du bassin euro-méditerranéen une zone de dialogue, d’échanges et de coopération en vue de garantir la paix, la stabilité et la prospérité ». Ce partenariat englobait les pays de l’Union européenne et ceux de la rive Sud de la Méditerranée et du Proche Orient, et en particulier Israël et l’Autorité palestinienne. Sur le plan politique et de la sécurité, il visait expressément à la résolution du conflit israélo-palestinien. Malheureusement, ce partenariat, malgré quelques avancées surtout dans le domaine économique et financier, n’a jamais abouti à la création d’une institution politique chargé de sa mise en œuvre. On est resté au niveau des bonnes intentions.

Aujourd’hui, il y a, semble-t-il, ou plutôt il y avait à la veille des événements, une certaine demande d’Europe de la part des Israéliens (Sharon pour le soutien de son désengagement unilatéral de Gaza en 2005) et de la part des Palestiniens qui considèrent que les Européens, à la différence des Américains, soutien indéfectible des Israéliens, sont les plus à même de proposer des solutions équitables. Ils attendent de l’Europe une plus grande présence sur le terrain : symboliquement, « le drapeau européen, aussi souvent que possible, et dans le plus d’endroits possibles ! » (in Défense Nationale et sécurité collective, pages 130-131, Les Européens face au conflit israélo-palestinien par D. Schmid-Ifri)

A défaut de disposer de la pleine liberté d’action qui lui permettrait de se substituer à Israël pour assurer l’embargo sur les fournitures d’armes aux milices islamistes implantées au Liban et dont l’absence effective poserait rapidement et crûment la question de son utilité sur le plan militaire, la Finul renforcée, de par sa composition majoritairement faite de contingents fournis par des pays européens bordant la Méditerranée (Espagne, France et Italie), assure cette présence européenne souhaitée et joue donc de fait un rôle politique qui peut dépasser de loin sa mission « opérationnelle » pour autant qu’elle n’apparaisse pas s’inscrire dans un dispositif subordonné aux Etats-Unis tel que l’Otan. De ce point de vue, la participation de la Turquie n’était pas souhaitable d’autant que ce pays a conclu un partenariat stratégique avec Israël et qu’il est lui-même « travaillé » par l’islamisme, d’où un risque de déstabilisation interne.

Pour l’Europe et spécialement pour les pays méditerranéens qui la composent, l’opportunité à saisir apparaît tellement importante qu’il ne faut prendre aucun risque de la compromettre, sauf à se résoudre au conflit des civilisations dont parle Huntington. Si les dirigeants des pays européens prennent enfin conscience de leurs responsabilités dans la recherche prioritaire d’une réunification du monde méditerranéen qui remette en cause la thèse de l’historien belge Pirenne selon laquelle l’arrivée de l’Islam a mis fin à cette unité, hypothèse qu’infirment tous les jours la circulation des personnes et l’importance des échanges entre tous les pays méditerranéens, alors pourraient-ils également comprendre que, pour la sauvegarde des intérêts vitaux de leur communauté d’Etats, il leur faut reprendre leurs distances d’avec la politique américaine dans cette région du monde et se constituer en coalition indépendante pour agir, premier pas vers une Europe-puissance tant prônée par certains d’entre eux et à laquelle le Général de Gaulle pensait, bien sûr sans altération des souverainetés nationales dont on a vu le rôle irremplaçable qu’elles pouvaient jouer dans la négociation de la résolution 1701 et de son application.

 

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07.01.2009

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