TURQUIE,
la
quadrature du cercle
par
Luc Beyer de Ryke
La
Turquie
est un univers en trompe-l’oeil. On croit la découvrir et s’approcher de la
réalité. On s’apprête à la saisir et elle se dérobe. L’image dans le miroir de
déforme, se fragmente et finit par offrir une inversion de la réalité présumée.
Ce qui inquiète l’Europe c’est la conquête légale – par voie d’élections – du
pouvoir civil par les islamistes. L’AKP est-il islamiste ou seulement islamique
? Le premier terme angoisse, le second inquiète. Qu’en estil? Sans vouloir trancher, il est loisible de
nuancer.
D’abord
en s’attachant aux signes extérieurs. Le voile en Turquie, comme en Europe, fait
débat. Les femmes voilées sont plus nombreuses à Paris, Londres, voire
Bruxelles, qu’à Ankara ou Istanbul. Voilà pour le visage de la rue. Dans l’AKP il y a des femmes qui siègent au Parlement. Aucune
d’entre elles ne se voile. J’ai rencontré Zaynep Dagi, professeur d’université qui préside au sein de la
Grande Assemblée nationale la commission « Méditerranée-Europe ». Habillée d’une robe légère, elle
n’observe pas le Ramadan ; ici je me trouve devant une
parlementaire importante du parti au pouvoir. Pourquoi a-t-elle choisi
l’AKP ? «
Parce qu’il est le seul parti réformateur. Ni islamique, ni islamiste. Je crois
au changement. Comme celui voulu aux Etats- Unis par Obama. Je crois à l’Europe. Comme les47 % de Turcs qui ont
voté pour l’AKP. Tout échec radicaliserait la Turquie.
»
En l’écoutant, je croirais entendre en France une « sarkozyenne » convaincue. Sarkozy qu’elle loue d’ailleurs
pour avoir évolué.
« Son Union méditerranéenne ne répond plus au seul intérêt français, c’est bien.
»
Un
tableau en nuances…
Faut-il,
après cet entretien, conclure à la virginité de l’AKP
ou continuer à nourrir des doutes ? L’ancien ministre des Affaires étrangères,
Yaszar Yakis, nuance le
tableau. Nous nous entretenons en français. Peut-être
eussions-nous pu le faire en usant de quelques mots de flamand… Ce membre
fondateur de l’AKP fut, dans les premières années de
sa carrière, consul général à Anvers.
« Je connais toutes les communes flamandes… » me
confie-t-il dans un sourire.
« Ma femme ne se voile pas. Personne ne lui en fait– ou ne m’en fait pas – le
reproche. Mais il est vrai que la plupart des dirigeants de l’AKP sortent des écoles coraniques Imam
Hattip. Ils
peuvent en avoir conservé des réflexes tout en ne souhaitant pas allier leur
piété avec leurs actes politiques. Ce qui n’exclut pas certaines dérives. Un
ministre de la Justice a voulu faire condamner l’adultère ; le projet de loi a
été retiré. « Croyant complaire au premier ministre des dirigeants locaux,
parfois des maires de petits villages, s’adonnent à des propos déplacés en
justifiant que certains puissent battre leurs femmes. « Naturellement c’est
injustifiable. »
Yasar Yakis se montre
là-dessus sans ambiguïté
La
contre-attaque kémaliste
Mais
ces dérives permettent aux adversaires de l’AKP, tel
le vice-président du CHP (social-démocrate), Onur
Oymen, ancien ambassadeur aux allures de
parfait
gentleman, de
stigmatiser «
ce parti qui ne partage pas les valeurs de l’Union
européenne qui sont aussi les nôtres ».
Et à l’extrême-droite Kürsat
Atilgan, ancien pilote de chasse, ancien général et
membre influent du MHP, estime que «
l’AKP est un parti islamiste en voie de transition.
Sur le fond il n’y a pas de différence avec l’ancienne formation d’Erbacan ». Lequel,
fin des années 1980, me disait aspirer à un retour au califat… C’est précisément
sur de tels rêves jugés chimériques que Tayep Erdögan et ses amis ont rompu avec Erbacan. Il n’empêche que Yasar
Yakis s’interroge devant moi.
« Le kémalisme a répondu à une époque. Faut-il perpétuer ou procéder à une «
dékémalisation ? »
Poser
la question c’est y répondre. Ce qui suscite de la part du CHP
(sociaux-démocrates) une opposition farouche. Avec une addition de paradoxes. Là
où l’AKP, partout, cherche une négociation ouverte
avec l’Europe et s’affiche conciliante, le MHP ferme les portes. Il accuse
l’AKP de tout vouloir brader. Il s’oppose au voyage du
président de la République en Arménie, il s’insurge contre les négociations à
Chypre, il se ferme lorsqu’on évoque les droits des minorités chrétiennes en
Turquie, il sort de des gonds si on évoque le refus américain de laisser les
mains libres à l’armée turque dans le Kurdistan irakien. À tel point qu’au sein
de l’Internationale socialiste on se demande si le CHP y a toujours sa place ?
Même le MHP, ceux que l’on surnomme parfois les « loups gris », se montrent plus
modérés.
Le
général Atilgan ne cesse de clamer «
si vous faites de la politique, ôtez votre uniforme ». Il
l’a fait. Du côté du CHP on ne porte pas l’uniforme mais comme le dit Fikrett Uççan, ancien directeur du
cabinet du président Abdullah Gül, «
le CHP a toujours tenté d’arriver au pouvoir à travers les militaires
».
C’est pourquoi avec le tranchant d’un cimeterre il estime qu’actuellement en
Turquie «
il n’y a que deux courants, deux blocs, deux forces : l’AKP et l’armée ».
Le pouvoir civil en quête d’Europe est islamique, l’opposition et l’armée sont «
laïques » mais veulent « discipliner » l’Europe et la plier à leurs vues. Une
équation qui ressemble beaucoup à la quadrature du cercle.