POINT
DE VUE
par
Bernard Belletti
La
colère
que j’arrivais à grand peine à contenir lors du dernier conseil d’administration
ne s’était pas encore dissipée lors du dîner-débat qui a suivi notre réunion et
j’ai pu constater, avec beaucoup de tristesse et de révolte, que ce que je
redoutais était arrivé. Certains d’entre nous, quoique très minoritaires, ont
trouvé opportun, à travers la disparition de Jacques, de chercher à fléchir ou à
orienter nos réflexions vers leur propre appartenance politique… Ceci, jusqu’à
ce jour, a toujours été exclu de l’Académie du
Gaullisme. Il faut savoir que les fondateurs, dont je fais partie, veilleront à
ce que la totale indépendance d’esprit de notre association soit préservée,
conformément à nos statuts.
Je
suis obligé de rappeler que le Général de Gaulle n’est pas un personnage de
fiction à qui, au gré du bon vouloir de chacun, on voudrait faire dire ce que
l’on veut en transposant sa pensée pour la mettre au service de son propre
attachement idéologique ou doctrinaire, voire tout simplement au parti politique
auquel on appartient… On sert une idée… une cause ; on ne s’en sert pas ! Il ne
suffit pas de se dire gaulliste pour se croire, en tant que tel, nanti d’un
agrément ou d’un label. C’est dans l’action, face aux réalités quotidiennes,
dans une attitude de bon sens et de refus de l’inacceptable, que se révèlent les
gaullistes de coeur et de conviction.
Actuellement,
pour les uns, on gère le superflu ; pour les autres, on recherche un pouvoir
d’achat qui a chuté à cause de la diminution obligatoire du temps de travail
consacré à la productivité. On a du mal à imaginer que les Trente glorieuses,
que tous, même ceux qui combattaient la politique de l’époque, prennent comme
référence, ont été menées activement par une jeunesse qui tenait avant tout à en
terminer avec la Seconde Guerre mondiale. Vieux ou jeunes, tous l’avaient subie,
meurtris dans leur chair, désespérés par la disparition d’un être cher ou plus
simplement traumatisés par la recherche quotidienne d’une nourriture rare et
chère qui obligeait à la débrouillardise et au « système D
».
Mitraillages et bombardements
n’empêchaient pas la poursuite des activités scolaires et n’étaient pas suivis
de cellules d’aide psychologique ; le STO obligeaient les hommes de plus de
dixhuit ans à se cacher pour s’y soustraire ; beaucoup
ont gagné le maquis pour échapper aux dénonciations, aux arrestations
arbitraires et à la déportation. Certes, tous n’ont pas été des héros mais tous
aimaient la France et ont souffert de la voir occuper et se sont jurés de ne
plus revoir ça Ces années noires où la peur était omni présente, de façon
constante ou implicite, leur ont à jamais marqué l’esprit. Après l’euphorie de
la victoire, dans une France détruite, ruinée et désorganisée qui, à l’image du
Nord, n’avait pas fini de panser les plaies de la Grande Guerre, que restait-il
à cette jeunesse, souvent sous-alimentée, au point qu’il faille distribuer
journellement, dans les écoles, des biscuits vitaminés ?
Eh
bien il restait le courage ! Et ils n’en manquaient pas tous ces jeunes gens.
Certains reprenaient des études interrompues cinq ans plus tôt ; d’autres, avec
leurs petits moyens, et avec la volonté acharnée de se sortir d’affaire par
eux-mêmes, prenaient tous les risques, quittant parfois très tôt des parents qui
arrivaient à peine à subvenir à leurs besoins, pour aller loin, parfois très
loin, chercher du travail. Il n’était évidemment pas question de compter sur un
État providence… qui, de toute façon, aurait été bien en peine de donner quoi
que ce soit. Il n’était pas question non plus de compter sur la durabilité de
l’emploi – à laquelle personne au reste ne pensait - ni sur la solidarité
universelle, que l’on imaginait même pas
!
Cette
génération de femmes et d’hommes est partie au combat de tous les jours avec
beaucoup de détermination, le caractère bien trempé, suivant, consciemment ou
par réflexe naturel, l’exemple et l’extraordinaire opiniâtreté de l’Homme du 18 Juin 1940. Celui qui, après le plus cuisant des
désastres, a su prendre, dans le dénuement le plus complet, tous les risques
pour redonner une espérance aux Français. Que réclamait-il ? Du bon sens, du
courage, de la persévérance et le refus de l’abandon en laissant entrevoir
«
qu’un temps reviendrait où des puissances nouvelles changeraient obligatoirement
les rapports de force ».
Aujourd’hui, je m’insurge sur la façon dont la nouvelle vague de « grands
esprits », formatés, dès l’école primaire, par l’idéologie marxiste-collectiviste prétend nous inculquer son « prêt-àpenser» et ses certitudes. Il ferait bien tous ces
oligarques de se frotter à la rude école de la vie en allant côtoyer la rudesse
des hommes de terrain, pour beaucoup vivant dans une totale précarité… Il ferait
bien d’apprendre ce que vaut dire être responsable quand on doit, à la fin du
mois, faire la paie de ses ouvriers alors que l’État
n’a pas honoré sa facture pour cause d’ « erreur administrative » et que votre
banquier ne veut rien savoir.
Comment
ces « grands sachants » peuvent-ils se permettre de
faire la leçon à ceux qui connaissent la valeur de l’effort personnel et du
mérite, en travaillant six jours sur sept avec peu ou pas de congés. Et puis mai
68 est arrivé et les fils de ces travailleurs, qui, je le répète, ont durement
travaillé pour élever le niveau de vie de leurs enfants, ont cru devoir tout
révolutionner. Avec de faux préceptes, prônant une liberté ô combien frelatée et
pernicieuse, ils ont voulu se libérer du « carcan moral » dans lequel leurs
parents les avaient soi-disant enfermés ! On connaît la suite… Ils ont imaginé
un système qui s’apparente à de la subversion économique où il n’y a pas de
place pour les responsabilités et le mérite, où seule compte la réduction du
temps de travail productif tout en gagnant plus et où seul le « fric » gagné
sans travailler a sa place. Ils ont même inventé un ministre du Temps libre ! On
connaît la suite… nous en payons aujourd’hui les
conséquences.
L’Académie du Gaullisme, ainsi que le désirait Jacques Dauer, ne deviendra jamais l’annexe d’un quelconque parti.
Elle saura garder sa pluralité de réflexions et de pensées, mêmes si à l’image
de son président-fondateur celles-ci sont
dérangeantes