CRISE FINANCIERE : DEPASSES PAR LES
EVENEMENTS ET LE SYSTEME
Paul KLOBOUKOFF
1 – PROPAGATION, AGGRAVATION, ACTIONS
CONCERTEES, QUESTIONS EN SUSPENS
Pour la plupart des observateurs, la crise s’est
manifestée par trois ensembles de phénomènes
ravageurs :
-
les « sauvetages » in extremis et les faillites retentissantes
d’institutions financières (IF) de premier plan aux Etats-Unis, attribuées au
laxisme de la réglementation bancaire, à une diffusion exagérée de crédits à
risques à l’aide d’une titrisation et d’autres « innovations »
financières trop compliquées pour être maîtrisées par les acteurs, l’éclatement
de la bulle immobilière et la spéculation boursière contre des IF
fragilisées ; la propagation des défaillances en Europe et dans le monde,
via les fameux « subprimes », notamment, le
chiffre angoissant de 1500 milliards ayant été avancé pour les « produits
toxiques » ainsi diffusés ;
-
les effondrements boursiers qui ont déchiré les valeurs des titres bancaires et
celles des autres actions, place après place, ne laissant échapper aucun domaine
à la dévastation ;
-
la pénurie de liquidités qui a affecté le crédit interbancaire, avec des
atteintes aux possibilités d’emprunt d’entreprises et de particuliers exprimant
des besoins de financement.
Dès l’été 2007, la Banque de France (BDF) avait perçu
que la crise, lisible dans « les turbulences sur les marchés
mondiaux » était complexe. Dans son Bulletin n°164 d’août 2007, elle avait
choisi et analysé « Dix mots clefs pour comprendre la crise » :
liquidité, transparence, valorisation, transferts de risques de crédit,
surveillance du risque de crédit, réglementation, agences de notation, hedge funds, réintermédiation et protection des investisseurs. Ce
trousseau à vocation explicative et curative n’a pas engendré de suites
opérationnelles probantes, sans doute parce que des dimensions et la gravité de
la crise avaient été sous-estimées.
Depuis, la sauvegarde des dépôts des épargnants a été
garantie par l’Etat, à concurrence de 70 000
euros par déposant et par banque en France. A partir de septembre 2008,
débarrasser les marchés des produits « pourris » est devenu une
priorité reconnue, aux Etats-Unis d’abord, puis en Europe. Après des opérations
publiques de sauvetage, des garanties ont aussi été offertes aux banques pour
qu’elles puissent se refinancer ; 320 milliards d’euros sont prévus à cet
effet en France et 1 700 milliards le sont dans la zone euro. Ces
ressources viennent relayer les refinancements d’urgence déjà faits par la
Banque centrale européenne (BCE). Des fonds, chiffrés à un total de 40 milliards
en France, sont aussi prévus pour accroître les fonds propres des IF qui le
demanderaient. Après les prises de participations publiques salvatrices dans des
banques en Grande Bretagne et en Suisse, qui ont majoré les fonds propres de
celles-ci et modifié les rapports concurrentiels avec des banques françaises, il
semble être devenu urgent de relever les fonds propres de nos champions. Mais,
sans nationaliser (partiellement) ces derniers et sans diluer les actions
détenues par les actionnaires. Concurrence et privatisation ne sont-elles pas
deux mamelles du capitalisme… et de l’Union européenne
(UE) ? Aussi, la structure créée, la Société de prises de participations de
l’Etat (SPPE), ne devrait pas prendre de
participations (sous la forme d’actions), mais fournir des « quasi-fonds
propres, sous forme de titres subordonnés ». Ces apports, qui ne serviront
pas à des augmentations de capital, ne seront pas, non plus, comptabilisés comme
des emprunts par les récipiendaires. Ils permettront donc de rehausser les
coefficients de solvabilité des banques. C’est, tout au moins la version
officielle, professionnelle, européenne. Une sémantique
byzantine ad hoc est censée évacuer les
contradictions.
A défaut de
s’entendre sur des solutions communes aux problèmes posés par la crise, les pays
membres de l’UE ont décidé de coordonner leurs actions et d’élever la
concertation au rang de coopération renforcée, qu’ils souhaiteraient planétaire.
Notamment pour « réguler » les fonds spéculatifs installés dans les
paradis fiscaux, auxquels est attribuée en large partie la déroute sur les
marchés. Mais, là encore, les intérêts des uns et des autres divergent parmi les
27 et avec les Etats-Unis. Pendant que les financiocrates français finassent et répartissent entre six
banques des portions inégales d’une tranche de gâteau de 10,5 milliards, la
crise, à son paroxysme, envahit l’économie réelle, tandis que cette dernière
exacerbe la crise financière. Funeste synergie ! Une attention plus grande
finit par être accordée à la situation économique régnante, aux récessions qui
se confirment aux Etats-Unis et en maints pays, ainsi qu’aux perspectives de
retour d’une demande mondiale vigoureuse et d’un commerce international porteur,
qui paraissent s’éloigner. Et chacun sait à quel point les dirigeants français
et européens comptent sur la croissance mondiale et sur l’Oncle Sam ou le cousin Obama pour réamorcer le mouvement !
Les insuccès d’actions et d’annonces spectaculaires
(françaises, européennes, américaines…) en vue de restaurer la confiance et
de réorienter positivement les marchés appellent une double question. Ne nous
trouvons-nous pas désormais face à une crise de l’endettement et du crédit, avec
un endettement lourd et long, voire un surendettement, d’Etats et de nombreux demandeurs finaux entraînant une pause,
sinon un recul des emprunts nouveaux et de la consommation, mise à mal aussi par
l’affaiblissement des pouvoirs d’achats ? De l’autre côté, les sociétés et
les groupes ne manquent-ils pas de possibilités d’investissements véritablement
rentables dans le contexte maussade actuel, ce qui découragerait les
« prises de risques » par les « investisseurs » (banques
comprises) et conduirait plus encore aux replis défensifs et aux
délocalisations, d’une part, et/ou à la quête d’opportunités
« d’investissements » juteux dans le rachat de sociétés
concurrentes et de leurs marchés, peu ou non créatrices de valeur ajoutée et
souvent destructrices d’emplois, d’autre part ? Comme il a été fait
beaucoup jusqu’ici. L’efficacité d’actions publiques visant essentiellement à
offrir des garanties (aux déposants, aux banques) et/ou de l’argent aux marchés
(au marché interbancaire, à l’immobilier), aux PME… et à rétablir ou accroître
les capacités d’endettement des agents dépend pour beaucoup, à mon avis, des
réponses à ces questions. La sortie de crise en France en dépend aussi.
Personnellement, j’ai des doutes sur sa rapidité. Il est à craindre également
qu’une sortie de crise par une fuite en avant dans l’urgence ne soit encore
synonyme d’entrée dans un nouveau « cycle » inévitablement marqué par
des bulles financières, boursières et immobilières, mères de nouvelles crises.
Le 12 avril 2008, le Forum de Stabilité Financière (FSF)
a publié un rapport d’analyse et de propositions établi à la demande du G7. La
BDF (cf. site Internet) en a retenu cinq axes
principaux, dont le dernier est : « Pour l’avenir, une réflexion
sur l’atténuation de la procyclicité des systèmes
financiers ». Parmi les voies préconisées sont cités les examens
approfondis du régime prudentiel des banques, d’une part, et des systèmes
comptables ainsi que des périmètres de consolidation, d’autre part.
Indispensable, sans aucun doute ! Notamment pour tenter d’assagir les banques, de freiner la
spéculation et limiter l’amplification des embardées boursières. Ce début de
reconnaissance de la procyclicité reste cependant modeste et centré sur
des règles de fonctionnement interne des systèmes et de valorisation des titres.
Il n’aborde pas les questions de gouvernance économique et financière, notamment
des politiques budgétaires, monétaires et économiques, ainsi que des causes des
emballements des marchés (du pétrole, des matières premières, par exemple), des
anticipations erronées ou démenties (concernant les croissances mondiale,
américaine… et les expansions des demandes), des mouvements internationaux de
capitaux, spéculatifs ou non (afflux de pétrodollars inclus), qui conduisent aux
crises que nous connaissons. Le lui avait-on demandé ? Au-delà du rôle de
contrôle des marchés financiers et de leurs opérateurs que certains voudraient
voir jouer au FMI, celui-ci a-t-il vocation à prendre le leadership dans la
recherche et la mise en œuvre des réponses à ces questions de gouvernance aux
niveaux mondial, régional et national ? En est-il
capable ?
Vers la fin du capitalisme actuel ? Le capitalisme
est ancien, il a survécu et a beaucoup évolué, se plait-on à répéter. En tant
que système, il n’a plus de concurrent ou d’alternatif depuis l’éclatement du
bloc soviétique et du passage par les pays communistes (Russie, pays d’Europe de
l’est, Chine…), à leurs façons, à l’économie de marché et au monde des échanges
internationaux de toute nature. Des pays émergents comme l’Inde ou le Brésil prennent des places plus en rapport avec
leurs dimensions et leurs potentialités. Le tour de table capitaliste s’est
élargi et diversifié. Sous la poussée de l’OMC et des
ententes bi ou multilatérales, la protection a reculé dans beaucoup de domaines.
La concurrence et les interpénétrations se sont développées tandis que la
globalisation a avancé. Personne ne paraît envisager une volte-face, un
revirement. Il serait plutôt question d’aménager, de « refonder le
capitalisme », comme le répètent notre Président et celui de l’UE. En
quoi ?
Des règles
du jeu appropriées à la nouvelle situation n’ont pas été élaborées et imposées
aux acteurs. En fait, la déréglementation a même gagné sous le vent du
libéralisme, particulièrement dans le domaine financier. Pendant ce temps, s’est
produite une disjonction entre la sphère financière et l’économie réelle. Les
masses monétaires et les crédits ont crû beaucoup plus que les stricts besoins
de financement appelés par la croissance, le développement des activités
productives, les réalisations sociales et les échanges. Création monétaire,
croissance à crédit et endettement ont été des potions magiques dopantes. Pas
seulement aux Etats-Unis, où des records d’endettement public et privé sont
battus, s’accentuent, se perpétuent, mais aussi chez nous. Avec les inflations
des valeurs boursières et dans l’immobilier, les systèmes financiers se sont dilatés. Leurs
activités et leurs instruments ont été davantage orientés vers la recherche de
la valorisation maximale des mises financières des plus importants détenteurs de
capitaux sur les marchés. De ceux qu’on appelle avec respect « les
investisseurs » ou les « actionnaires ». Qui détiennent des parts
significatives des capitaux sociaux des entreprises et des groupes… et le
pouvoir, de s’attribuer des rémunérations mirobolantes, entre autres. Qui, avec
l’aide d’experts et d’initiés, peuvent jouer à « pigeon vole » avec
les petits porteurs et les épargnants. Cette évolution a notamment conduit à une
élévation sans précédent des valeurs des patrimoines financiers et immobiliers
des agents économiques, sans rapport avec l’accumulation de leur épargne (au
moins jusqu’en 2007). En France, par exemple, la richesse des ménages, ce qu’ils
possèdent (patrimoine immobilier et patrimoine financier), et son augmentation
sont ainsi dues en très grande partie, non pas à l’épargne venant de leurs
revenus, qu’ils ont économisée et investie, mais des « plus-values »
engrangées du fait des inflations immobilières et boursières. Une richesse dont
on peut mesurer la fragilité, la volatilité, la virtualité, avec la crise. Aux
Etats-Unis, où le taux global d’épargne des ménages est faible, voire négatif,
les proportions de ménages investissant en bourse et dans l’immobilier sont
nettement plus fortes qu’ici. Tant que les cours et les prix ont monté, leurs
patrimoines ont beaucoup crû. Les ménages ont pu « s’enrichir » sans
« épargner », et consommer leurs revenus courants sans
restriction. Avec la crise, leurs pertes sont cruelles et les impacts immédiats
sur l’économie américaine sont plus forts que chez nous.
Une refondation, comme on l’entend, doit viser à ramener
les institutions et les opérateurs financiers plus près de leurs vocations
premières. Oui, il faut interdire et sanctionner les ventes à découvert, faire
un tri sélectif sévère et éliminer parmi les actifs toxiques, désinfecter les
paradis fiscaux, décourager les spéculations, des types de celles qui ont été
pratiquées à la Société Générale et à la Caisse d’épargne aussi, et pénaliser
les responsables des IF qui s’y livrent (et non des lampistes). Aux révisions
rigoureuses des règles de fonctionnement des IF et des règles comptables, il ne
faut pas hésiter à associer une taxation des mouvements de capitaux visant à
refroidir, à tempérer les transactions spéculatives internationales et
nationales. La concertation et la coordination entre les grands argentiers ou
argentés de la planète devraient au moins servir à cela. Cependant, je pense
qu’un pas décisif ne pourra être fait qu’en mettant fondamentalement en cause la
pratique tant généralisée de politiques de croissance à crédit fondées sur
l’endettement qui sont venues s’installer au cœur du système financier
capitaliste. Les Etats-Unis et les Etats d’Europe devraient montrer le chemin.
Pas facile ! Le voudront-ils, le pourront-ils ?
Conséquence de la crise, le cortège des funérailles des
sociétés, des usines ou des ateliers s’allonge avec l’augmentation du nombre de victimes touchées par la
déconfiture et/ou par le chômage. Chez nous, les médias insistent pas mal, à
juste titre, sur les entreprises, les PME en particulier, étranglées par le
manque de crédits, sur les ménages qui sont engagés dans l’acquisition d’un
logement ou doivent différer l’achat, sur les pauvres qui ne peuvent survivre
sans emprunter, sur les collectivités locales qui doivent arrêter des projets et
vivre au ralenti. Une partie des mesures décidées concernent, d’ailleurs, ces
victimes. On parle moins des millions de propriétaires accédants qui remboursent
au prix fort des logements qui chaque mois perdent de leur valeur. Quant aux
petits porteurs d’actions, salariés, retraités ou autres, qui voient un pan de
leur patrimoine s’écrouler avec fracas, le principal message de solidarité, de
compassion et d’encouragement qu’ils reçoivent est, en gros : « tant
que vous ne vendez pas, vous ne perdez rien ». Et, otages d’un système et
d’acteurs qui souvent les méprisent, quand ils ne les abusent pas (tout comme
les déposants dans les banques, d’ailleurs), ils ne cèdent pas à la panique.
Malgré leurs inquiétudes, ils restent stoïques sur leurs positions, soutenant
ainsi l’économie et l’intérêt général. Ils n’en pensent et fulminent pas moins.
Oui, hélas, le glas est en train de sonner pour annoncer la mort de la
participation.
Récemment, un dirigeant de société a dit à la télévision
qu’il n’appartient pas aux entreprises du secteur privé, banques comprises, de
se préoccuper de l’intérêt général. C’est l’affaire de l’Etat. Pour lui, comme pour de plus en plus d’autres,
semble-t-il, le but à poursuivre est la recherche du profit. Voilà bien une
vision, incrustée dans le système, qui l’affaiblit plus qu’elle ne le sert. Elle
montre également le recul du sentiment national dans le milieu des affaires, que
l’on ne peut dissocier de la globalisation et de la promotion d’une UE qui veut
effacer les nations… qui paient, cependant, les pots cassés chez elles et les
efforts de redressement.
2 – COMPLEMENTS, PRECISIONS, AUTRES
INTERROGATIONS
Les enchaînements de la crise vus
d’Amérique et de France
Dans Les Echos des 19 et 20 septembre 2008, un article de Philippe Escande intitulé « A-t-on déjà vu une crise
pareille » avance des explications sur les origines de la crise, sur son
déroulement et ses enchaînements formulées par l’économiste Hyman Minsky qui me paraissent
plus complètes et convaincantes que celles que j’ai entendues ou lues jusque là.
Sept phases sont distinguées, la première (1) étant la baisse massive des taux
d’intérêt initiée par Alan Greenspan en 2001 pour
relancer l’économie américaine. Est venue ensuite (2) la hausse des prix,
stimulée par un crédit bon marché, qui a fait monter les prix des logements et
des actions, qui eux-mêmes ont encouragé les achats à crédit dans ces deux
domaines et aussi à la consommation. La fameuse « titrisation » et
d’autres « innovations financières » opaques ont alors (3) servi à démultiplier les crédits
dits « à risques » et à les diffuser aux Etats-Unis et au dehors. Dans
les phases 4 et 5, la spéculation a gagné, les bulles boursière et immobilière
ont gonflé tandis que la plupart des acheteurs étaient dépassés par des
instruments financiers devenus trop complexes. Des spécialistes, ou des initiés,
pressentant des difficultés, décident alors de se retirer (6). La faillite des
subprimes immobiliers, dont les investisseurs ne
peuvent se défaire, précipite la crise (7) et pousse ces derniers à désinvestir.
Puis, plus les cours boursiers chutent, plus les marchés immobiliers
s’écroulent, plus les tendances baissières s’accentuent, comme disent les
spécialistes… et plus il est difficile d’inverser les
tendances.
A de rares exceptions près, comme celle de Patrick Artus dans Les Echos
du même jour, les explications françaises de la crise hexagonale et européenne
font l’impasse sur les phases 1 et 2 et 4, que nous avons pourtant connues
également. Il est vrai que pour certains, il n’y a pas de bulle immobilière.
Côté boursier, les chutes qui ont ramené le CAC 40 sous les 3 000 points
étonnent bien plus que les hausses jusqu’à 6 000 qui les avaient précédées
et qui devaient peu à notre croissance et à l’économie réelle. Bien moins qu’au
crédit presque gratuit et aux LBO en série ! Une bulle boursière s’est
dégonflée. La bulle immobilière est en suspend. Les perspectives de croissance
s’assombrissent. La confiance attend.
Pénurie de liquidités et resserrement
du crédit par les banques ?
Il y a pléthore d’actifs monétaires dans l’économie,
c'est-à-dire de « liquidité macroéconomique », tant celle-ci a crû
plus vite que le Produit intérieur brut (PIB) : + 31,6% au cours des trois
seules années dernières années pour la Masse monétaire (M3) de la zone euro et +
32,9% pour ses composantes
françaises. Mais, attention ! Il y a aussi une « liquidité de
marché ». Selon la BDF, ce serait, précisément, si l’on ose dire, « la
capacité du marché à absorber des ventes d’actifs rapidement et sans baisse
significative des prix »… Plus fragile, « elle a besoin, pour exister,
de la confiance dans la qualité des actifs échangés ou dans celles des
contreparties, et peut, à défaut, se tarir soudainement ». Sur un tel
« marché », les prix pourraient donc se former sans tenir vraiment
compte de l’offre et de la demande. Bizarre ! Mais, quand il s’agit de
« logique des marchés », il ne faut s’étonner de rien. Les taux
d’intérêt (prix de l’argent) dépendent bien plus des niveaux des taux directeurs
fixés par les Banques centrales (BCE, chez nous) que de la confrontation entre
l’offre et les besoins en crédits sur les marchés financiers. En réalité, c’est
largement en fonction des niveaux et des variations des taux directeurs que les
offres et les demandes de crédit se déterminent, sur des « marchés »
qui fonctionnent à l’envers, en quelque sorte. En tout cas, voilà une définition ad hoc
de la liquidité qui est tombée à pic pour expliquer, sinon justifier « la
pénurie de liquidités » qui a saisi le système bancaire qui, lui, étrangle
l’économie dite réelle.
Une pénurie due à la méfiance entre les institutions
financières (IF), à leurs arrière-pensées et aux projets qu’elles peuvent
échafauder, qui les incitent à « stocker » des fonds. Sur le terrain
français, les IF sont mieux placées que quiconque pour apprécier la qualité des
contreparties et des garanties des agents économiques et financiers (banques,
assurances, entreprises industrielles, promoteurs immobiliers, gestionnaires de
HLM… particuliers) qui sollicitent des crédits. Autrement dit, peser les
risques. La persistance de la méfiance entre les IF est très inquiétante car
elle peut signifier que dans ce milieu les risques de défaillance ou de
dévalorisation sont ou restent élevés. L’opacité, couramment dénoncée, règne,
sous couvert, ou découvert, du secret bancaire. Les erreurs, les défaillances,
les faiblesses, les fragilités, ne sont reconnues qu’au compte gouttes,
lorsqu’il n’est pas possible de faire autrement. Quant aux menaces, aux dangers,
n’en parlons pas, rassurons. Ce sont les mots d’ordre. Ainsi, le public vient
seulement d’apprendre que les collectivités locales se seraient lourdement
endettées avec des crédits à taux variables et des produits toxiques (de l’ordre
de 10% de leur dette). Certes, les IF se doivent d’être regardantes dans
l’octroi des prêts, surtout si la demande ne fléchit pas, surtout si elles
anticipent des « restructurations » dans leur secteur, une
prolongation de la crise, une aggravation boursière et/ou un éclatement de la
bulle immobilière en lieu et place d’un dégonflement plus modéré et progressif.
Qui pourrait les blâmer de cette nouvelle prudence ? Et quelle banque
aurait intérêt à défendre une consœur affaiblie et menacée d’OPA qui peut
devenir sa proie ? Prudence des prédateurs potentiels qui ménagent leurs
liquidités, ou attitude nuisible à tous, alors ?
L’importance de la masse monétaire, en grande partie
répartie entre les IF, et l’existence de règles prudentielles jusqu’ici
présentées comme adéquates (le ratio fonds propres/actifs, notamment), devraient
être des facteurs déterminants de la stabilité, de la robustesse du système
bancaire, que les Autorités politiques et financières ne cessent d’ailleurs de
proclamer… tout en criant « au feu », en injectant des centaines
de milliards d’euros dans le marché interbancaire (la BCE a pratiqué cinq
injections totalisant 300 milliards d’euros entre le 12 et 19 septembre…), et en
garantissant les dépôts afin de « rassurer » les épargnants et éviter
qu’ils n’assèchent leurs comptes en banques. Depuis le 13 octobre, les prêts
interbancaires sont aussi garantis par les Etats
concernés.
Les médias nous ont montré des particuliers, des PME et des sociétés plus
grandes rencontrant de mortelles difficultés pour obtenir des prêts. Toutefois,
au vu des statistiques, il n’apparaît pas évident que la plupart des ménages et
des entreprises aient déjà souffert de pénurie. Il est parfois délicat de faire
la part entre les critiques et les craintes dues à la situation vécue et celles
venant de l’anticipation de problèmes ou de lendemains sombres. Ainsi, à fin
août 2008, les crédits à l’économie (secteurs privé et public pris ensemble)
étaient en croissance de 7,6% sur 12 mois, mais la BDF anticipe un retournement
en septembre, et la production nouvelle de crédit recule (Les Echos du 21
octobre). D’ailleurs, du côté du secteur privé, le montant (encours) total des
prêts accordés aux ménages et aux entreprises a crû de + 9% par an entre fin
2004 et août 2008 (+ 42,7% au total) et il a bondi de l’ordre de + 12% sur les
douze derniers mois, malgré les perturbations financières connues depuis le
deuxième semestre de l’année 2007, atteignant 1685 milliards d’euros. C’est
proche de 90% du PIB. Et, plus dérangeant, le rythme d’augmentation des crédits
mobilisés peu paraître démesuré au regard de l’atonie du PIB. Avec la bulle
immobilière, les prêts aux ménages se sont envolés. Une autre observation doit
être faite ici, elle concerne le retard des statistiques dites conjoncturelles.
Le cas de la BDF qui « anticipe » en octobre un retournement qui se
serait produit le mois précédent, en septembre, est assez significatif.
Visiblement, les difficultés pour obtenir des prêts bancaires se sont beaucoup
accrues depuis septembre et touchent bien plus d’agents économiques, dans un
système où le crédit, devenu « le nerf de la guerre », occupe une
place extrêmement importante. Trop, si l’on en juge d’après la fragilité,
l’instabilité du système qu’il induit. Et les rétentions par les banques sont
peut-être plus fortes que l’on peut croire. Les statistiques le montreront plus
tard. En fait, selon Les Echos du 14 octobre, les banques « souffrent de
difficultés à accéder au marché monétaire
pour des maturités dépassant trois mois ». Aussi, le plan de
sauvetage mettant sur le tapis 320 milliards d’euros (incluant les 55 milliards
accordés pour refinancer Dexia) pour restaurer la liquidité des banques, « doit
assurer le refinancement des banques à moyen terme, c’est-à-dire pour des
emprunts allant de un à cinq ans ». La garantie de l’Etat sera évidemment payante et des gages seront demandés.
La pression de l’Etat sur les banques pour répondre
aux autres besoins (trésorerie, crédits relais…) sera-t-elle suffisante pour
limiter l’asphyxie de l’économie et l’accentuation du chômage, le naufrage
d’entrepreneurs et l’appauvrissement de particuliers ?
Spéculations, nationalisations et
désillusions sur la sécurité apportée par le
gigantisme
Même si des faillites susceptibles de menacer les dépôts
des particuliers en France sont présentées comme très fort improbables, elles
restent une hantise pour certains qui n’ont pas oublié la grande crise des
années 30 ou qui entendent de grosses IF de réputation mondiale s’effondrer
bruyamment aux Etats Unis, comme Bear Stearns, Goldman Sachs, Lehman
Brothers, Merrill Lynch,
Morgan Stanley, la caisse d’épargne Washington Mutual,
ainsi que l’assureur géant American International
Group (AIG) et deux leaders du refinancement immobilier, Freddie Mac et Fanny Mae. Certes,
l’Etat américain est intervenu à la hâte
pour sauver certaines d’entre elles, les recapitaliser, les
« nationaliser », mais d’autres sont tombées entre les mains de
concurrents à vil prix (pour les petits actionnaires concernés surtout), cédées
entières ou à la découpe, comme Lehman Brothers, sanctionné par les gouvernants et mis en faillite.
La crise a éteint trois des cinq plus grandes banques d’affaires de la première
place financière internationale. Les médias n’ont peut-être pas assez souligné
et précisé les acteurs en cause et les responsables de la spéculation boursière
à la baisse, aidée par les possibilités de ventes à découvert, ainsi que le fait
qu’au moins six des IF précitées
auraient été victimes « d’attaques » sur les marchés qui auraient
précipité leurs chutes… et celles des bourses dans tout le
monde.
En Grande-Bretagne, Bradford & Brigley a
été secouru par l’Etat. Des ventes à découvert
auraient fait décoter Lloyds-TSB de près de moitié en trois jours, poussant cette
banque à s’associer avec Halifax Bank of Scotland
(HBOS). Le Gouvernement britannique bénit l’union avec un apport de 11,5
milliards de livres (43% du capital du nouveau groupe). De son côté, Royal Bank of Scotland (RBS), dont les actions avaient chuté de
l’ordre de - 80%, a été recapitalisé par l’Etat à
hauteur de 60% de son capital pour un coût de 20 milliards de livres.
L’effondrement de l’IF Glitnir met à mal toute l’économie islandaise et fait des
dégâts Outre-Manche. En Allemagne, Hypo Real Estate, quatrième banque privée, n’a dû son salut qu’à un
sauvetage au coût chiffré à 35 milliards d’euros. De son côté, le premier bancassureur belgo-luxembourgeois,
Fortis (plus de 3 millions de clients), a été
recapitalisé par ses actionnaires publics puis racheté par BNP Paribas pour 15
milliards. Les Gouvernements belge, luxembourgeois et français ont volé au
secours de Dexia (ex Crédit local de France) et
recapitalisé cette banque, via la Caisse des Dépôts pour 6,4 milliards,
notamment. Le capital de Natixis, banque
d’investissement, a été augmenté de 3,7 milliards. Cela n’a pas empêché la
poursuite de la dégringolade de son titre de - 70% à la fin de la semaine
noire.
J’insiste un peu ici sur ces défaillances car elles concernent de très
grosses entités, que leurs tailles n’ont pas mises à l’abri de déconfitures
cuisantes, et menaçantes pour l’ensemble du système. La crise a secoué le mythe
de la toute puissance et de l’invulnérabilité des géants et le slogan
« too big to fail », surtout avec les menaces qui pèsent sur General Motors, ainsi d’ailleurs
que sur Ford et Chrysler. Pour Renault et Peugeot-Citroën, ce n’est pas brillant
non plus. Il faut espérer que les stratégies des groupes et des Etats seront
réorientées en conséquence, vers moins de course au gigantisme et la recherche
de plus de robustesse, d’inventivité et de compétitivité… et que notre
gouvernement verra la vanité de mesures de soutien conjoncturelles et
« contracycliques », du type des ex
Balladurettes et Jupettes, des primes à la casse et autres bonus malus qui
amplifient les fluctuations de la demande.
Les sauvetages opérés par les Etats et leurs apports en capital aux
sociétés menacées constituent des aides qui modifient les rapports
concurrentiels entre les banques sur le sol national et à l’étranger. Ils sont
aussi en opposition avec l’autre doctrine, dominante en Europe, qui prône le
désengagement des Etats des entreprises et des marchés. C’est ce qui a conduit à
rechercher des solutions alambiquées et concertées, comme celle des
« quasi-fonds propres », sans doute surtout destinée à sauver les
apparences, d’une part, et à promettre que les aides ne seront que temporaires,
d’autre part.
A côté de cela, les restrictions décidées par les banques dans la
délivrance des crédits et le sentiment d’insécurité qui s’est diffusé dans
l’économie poussent des sociétés et des groupes d’autres secteurs, désireux
« d’améliorer la structure de leur bilan », à chercher à
recapitaliser. Un des derniers en date est la société Kaufman & Broad, bien connue dans l’immobilier qui envisage
d’augmenter son capital de 20%. Certes, c’est l’annonce d’une baisse de
rentabilité, d’une certaine « dilution » pour les actionnaires ;
mais n’est-ce pas mieux que de décoter lourdement en
bourse ? Pour l’économie dans son ensemble, s’endetter moins et compter
plus sur ses ressources propres est positif. Un (modeste) début de
sagesse ?
Interpénétration mondialiste et engrenage
fatal des bulles boursières et/ou immobilières
La
localisation première des problèmes ne se trouverait pas au niveau des passifs
des banques. Elle serait à rechercher dans les sables mouvants de leurs actifs.
Et leurs créances « adossées » à des subprimes sont, nous rassure-t-on, relativement faibles en
France, surtout chez les grosses banques, comme la Société Générale, par
exemple. Ce n’est pas le cas de Dexia, Natixis, Fortis,
proportionnellement davantage banques d’affaires ou dépendantes du marché
immobilier. La chute vertigineuse des cours boursiers de Natixis dégrade, évidemment, les actifs des deux grandes
banques qui cherchent à se rapprocher maintenant, la Caisse d’épargne et les
Banques populaires, actionnaires créateurs de Natixis.
Il en va de même pour des IF (françaises ou étrangères) qui détiennent des titres,
voire contrôlent, d’autres IF et des entreprises de
divers secteurs. Avec l’interpénétration qui s’est développée tous azimuts avec
la mondialisation des affaires et des financements, la contagion se propage
instantanément, les détériorations des actifs peuvent prendre des proportions
géantes et des parcours inattendus, difficiles à anticiper. D’autant que les
chutes des bourses de New-York, de Londres, de Tokyo,
de Singapour, de Moscou… de Frankfort et de Paris sont violentes, inattendues et
n’épargnent aucun secteur.
Elles sont d’autant plus fortes dans de nombreux pays et
sur des places financières que des bulles boursières et/ou immobilières
s’étaient installées portant les « prix de marché » des actifs
financiers et/ou immobiliers à des hauteurs sans commune mesure avec leurs
valeurs « réelles ». Les bas taux d’intérêt largement pratiqués (avec
ou sans bonifications publiques) pour stimuler le crédit à la consommation et
pour fournir de l’argent peu cher aux « investisseurs » ne sont pas
innocentes dans cette inflation des actifs. Une inflation que la BCE se refuse
toujours à prendre en considération et qui, comme certains gouvernants, se
satisfait de la seule aune de l’indice des prix à la consommation. C’est
pratique pour « justifier » des taux d’intérêt faibles et l’usage
permanent de l’endettement comme moteur principal de la croissance (espérée).
Mais cela appelle la formation de bulles boursières et immobilières, de plus en
plus liées entre elles, et des crises (arrêts de la croissance ou récessions
associées à des purges financières sanglantes) qui sont
devenues des parties intégrantes du fonctionnement des « marchés » et
du modèle de croissance capitaliste. Ainsi, en France, l’impact de la bulle
Internet de l’an 2000 n’est pas encore digéré qu’une crise nettement plus grave
frappe le système financier et se répand dans l’économie. Et les voies choisies
pour sortir de la crise passent encore par le sauvetage des soldats Crédit et
Endettement. La panique pousse (inévitablement ?) à se jeter sur des
solutions de court terme… tout en n’ignorant pas (je suppose) l’engrenage
dangereux dans lequel on se laisse coincer à nouveau.
Il est plus que temps de s’interroger sur le bien fondé
du comportement pseudo keynésien qui domine la gouvernance et notre système,
avec ses conséquences cycliques désastreuses, pour les plus pauvres et pour les
classes moyennes, en particulier, pour des sociétés et des PME performantes et
innovantes aussi. N’avons-nous pas intérêt à l’abandonner (ou à le tempérer
fortement) pour rechercher une croissance assise sur la valorisation des
ressources propres des agents économiques, de l’épargne, qui doit être
réhabilitée, plus que sur l’endettement. Dans la
valorisation, j’inclue le choix d’investissements véritablement profitables,
pour les investisseurs et autant que possible pour la collectivité, sans qu’il
soit besoin d’en relever la rentabilité par l’usage d’argent emprunté à un prix
fixé arbitrairement abusivement bas. Je regarde avec suspicion des
« investissements » tels ceux qui se sont multipliés dans la course
française, européenne et mondialiste au gigantisme et à l’achat par les plus
gros de concurrents et de leurs clientèles. Ils ont fait monter indûment et trop
haut les valeurs boursières des sociétés. Je suis très réservé à l’égard des
investissements de délocalisation, boomerangs qui se retournent un jour où
l’autre contre leurs promoteurs, leurs personnels et les économies des pays
d’origine.
Paul KLOBOUKOFF
Académie du Gaullisme
28 octobre 2008