DISCOURS DE M. LE PRÉSIDENT DE LA
RÉPUBLIQUE
Zénith de Toulon – jeudi 25 septembre
2008
Mesdames et Messieurs les Ministres,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Monsieur le
Maire de Toulon, cher Hubert Falco,
Mes chers
amis,
Si j’ai voulu m’adresser ce
soir aux Français, c’est parce que la situation de notre pays l’exige. Je mesure
la responsabilité qui est la mienne dans les circonstances exceptionnelles où
nous nous trouvons. Une crise de confiance sans précédent ébranle l’économie
mondiale. De grandes institutions financières sont menacées, des millions de
petits épargnants dans le monde qui ont placé leurs économies à la Bourse voient
jour après jour fondre leur patrimoine, des millions de retraités qui ont cotisé
à des fonds de pension craignent pour leurs retraites, des millions de foyers
modestes sont mis en difficulté par la hausse des prix.
Comme partout dans le monde, les Français ont
peur pour leurs économies, pour leur emploi, pour leur pouvoir
d’achat.
La peur est une souffrance. La peur empêche
d’entreprendre, de s’engager. Quand on a peur, on n’a pas de rêve, on ne se
projette pas dans l’avenir. La peur est la principale menace qui pèse
aujourd’hui sur l’économie. Il faut vaincre cette peur. C’est la tâche la plus
urgente. On ne la vaincra pas, on ne rétablira pas la confiance en mentant mais
en disant la vérité.
La vérité, les Français la veulent, ils sont
prêts à l’entendre. S’ils ont le sentiment qu’on leur cache quelque chose, le
doute grandira. S’ils ont la conviction qu’on ne leur cache rien, ils puiseront
en eux¬mêmes la force de surmonter la crise.
Dire la vérité aux Français, c’est leur dire que
la crise n’est pas finie, que ses conséquences seront durables, que la France
est trop engagée dans l’économie mondiale pour que l’on puisse penser un instant
qu’elle pourrait être à l’abri des évènements qui sont en train de bouleverser
le monde. Dire la vérité aux Français, c’est leur dire que la crise actuelle
aura des conséquences dans les mois qui viennent sur la croissance, sur le
chômage, sur le pouvoir d’achat.
Dire la vérité aux Français, c’est leur dire
d’abord la vérité sur la crise financière. Parce que cette crise, sans
équivalent depuis les années 30, marque la fin d’un monde qui s’était construit
sur la chute du Mur de Berlin et la fin de la guerre froide. Il avait été porté
par un grand rêve de liberté et de prospérité.
La génération qui avait
vaincu le communisme avait rêvé d’un monde, où la Démocratie et le marché
résoudraient tous les problèmes de l’humanité. Elle avait rêvé d’une
mondialisation heureuse qui vaincrait la pauvreté et la guerre. Ce rêve a
commencé à devenir réalité : les frontières se sont ouvertes, des millions
d’hommes ont été arrachés à la misère, mais le rêve s’est brisé sur le retour
des fondamentalismes religieux, des nationalismes, des revendications
identitaires, sur le terrorisme, les dumpings, les délocalisations, les dérives
de la finance globale, les risques écologiques, l’épuisement annoncé des
ressources naturelles, les émeutes de la faim. Une certaine idée de la
mondialisation s’achève avec la fin d’un capitalisme financier qui avait imposé
sa logique à toute l’économie et avait contribué à la pervertir.
L’idée de
la toute puissance du marché qui ne devait être contrarié par aucune règle, par
aucune intervention politique, était une idée folle. L’idée que les marchés ont
toujours raison était une idée folle.
Pendant plusieurs décennies on a créé les
conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la
rentabilité financière à court terme. On a caché les risques toujours plus
grands qu’on était obligé de prendre pour obtenir des rendements de plus en plus
exorbitants. On a mis en place des systèmes de rémunération qui poussaient les
opérateurs à prendre de plus en plus de risques inconsidérés.
On a fait semblant de croire qu’en mutualisant
les risques on les faisait disparaître. On a laissé les banques spéculer sur les
marchés au lieu de faire leur métier qui est de mobiliser l’épargne au profit du
développement économique et d’analyser le risque du crédit. On a financé le
spéculateur plutôt que l’entrepreneur. On a laissé sans aucun contrôle les
agences de notation et les fonds spéculatifs. On a obligé les entreprises, les
banques, les compagnies d’assurance à inscrire leurs actifs dans leurs comptes
aux prix du marché qui montent et qui descendent au gré de la spéculation. On a
soumis les banques à des règles comptables qui ne fournissent aucune garantie
sur la bonne gestion des risques mais qui, en cas de crise, contribuent à
aggraver la situation au lieu d’amortir le choc. C’était une folie dont le prix
se paie aujourd’hui !
Ce système où celui qui est responsable d’un
désastre peut partir avec un parachute doré, où un trader peut faire perdre cinq
milliards d’Euro à sa banque sans que personne s’en
aperçoive, où l’on exige des entreprises des rendements trois ou quatre fois
plus élevés que la croissance de l’économie réelle, ce système a creusé les
inégalités, il a démoralisé les classes moyennes et alimenté la spéculation sur
les marchés de l’immobilier, des matières premières et des produits
agricoles.
L’économie de marché c’est le marché régulé, le
marché mis au service du développement, au service de la société, au service de
tous. Ce n’est pas la loi de la jungle, ce n’est pas des profits exorbitants
pour quelques¬uns et des sacrifices pour tous les autres. L’économie de marché
c’est la concurrence qui réduit les prix, qui élimine les rentes et qui profite
à tous les consommateurs.
Le capitalisme ce n’est pas le court terme,
c’est la longue durée, l’accumulation du capital, la croissance à long terme. Le
capitalisme ce n’est pas la primauté donnée au spéculateur. C’est la primauté
donnée à l’entrepreneur, la récompense du travail, de l’effort, de l’initiative.
Le capitalisme ce n’est pas la dilution de la propriété, l’irresponsabilité
généralisée. Le capitalisme c’est la propriété privée, la responsabilité
individuelle, l’engagement personnel, c’est une éthique, une morale, des
institutions. Le capitalisme c’est ce qui a permis l’essor extraordinaire de la
civilisation occidentale depuis sept siècles. La crise financière n’est pas la
crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs
les plus fondamentales du capitalisme, qui a trahi l’esprit du
capitalisme.
Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre
aucune solution à la crise actuelle. Renouer avec le collectivisme qui a
provoqué dans le passé tant de désastres serait une erreur historique. Mais ne
rien faire, ne rien changer, se contenter de mettre toutes les pertes à la
charge du contribuable et faire comme s’il ne s’était rien passé serait aussi
une erreur historique. Nous pouvons sortir plus forts de cette crise. Si nous
acceptons de changer nos manières de penser et nos comportements. Si nous
faisons l’effort nécessaire pour nous adapter aux réalités nouvelles qui
s’imposent à nous. Si nous agissons au lieu de subir.
La crise actuelle
doit nous inciter à refonder le capitalisme sur une éthique de l’effort et du
travail, à retrouver un équilibre entre la liberté et la règle, entre la
responsabilité collective et la responsabilité individuelle. Il faut un nouvel
équilibre entre l’Etat et le marché, alors que partout
dans le monde les pouvoirs publics sont obligés d’intervenir pour sauver le
système bancaire de l’effondrement. Un nouveau rapport doit s’instaurer entre
l’économie et la politique à travers la mise en chantier de nouvelles
réglementations. L’autorégulation pour régler tous les problèmes, c’est fini. Le
laissez¬faire, c’est fini. Le marché qui a toujours raison, c’est fini. Il faut
tirer les leçons de la crise pour qu’elle ne se reproduise pas. Nous venons de
passer à deux doigts de la catastrophe, on ne peut pas prendre le risque de
recommencer. Si l’on veut reconstruire un système financier viable, la
moralisation du capitalisme financier demeure la priorité.
Je n’hésite pas à dire que les modes de
rémunération des dirigeants et des opérateurs doivent être encadrés. Il y a eu
trop d’abus, trop de scandales. Alors ou bien les professionnels se mettent
d’accord sur des pratiques acceptables, ou bien nous réglerons le problème par
la loi avant la fin de l’année. Les dirigeants ne doivent pas avoir le statut de
mandataire social et bénéficier en même temps des garanties liées à un contrat
de travail. Ils ne doivent pas recevoir d’actions gratuites. Leur rémunération
doit être indexée sur les performances économiques réelles de l’entreprise. Ils
ne doivent pas pouvoir prétendre à un parachute doré lorsqu’ils ont commis des
fautes ou mis leur entreprise en difficulté. Et si les dirigeants sont
intéressés au résultat, les autres salariés doivent l’être aussi. S’ils ont des
stocks options, les autres salariés doivent en avoir aussi ou à défaut
bénéficier d’un système d’intéressement.
Voilà quelques principes simples qui relèvent du
bon sens et de la morale élémentaire sur lesquels je ne céderai pas. Les
dirigeants perçoivent des rémunérations élevées parce qu’ils ont de lourdes
responsabilités. Mais on ne peut pas vouloir être très bien payé et ne pas
vouloir assumer ses responsabilités. C’est encore plus vrai dans la finance que
partout ailleurs. Comment admettre que tant d’opérateurs financiers s’en tirent
à bon compte alors que pendant des années ils se sont enrichis en menant tout le
système financier à la faillite ?
Les responsabilités doivent être recherchées et
les responsables de ce naufrage au moins sanctionnés financièrement. L’impunité
serait immorale. On ne peut pas se contenter de faire payer les actionnaires,
les clients et les salariés les plus modestes en exonérant les principaux
responsables. Qui pourrait accepter une telle injustice ? Il faut ensuite
réglementer les banques pour réguler le système. Car les banques sont au cœur du
système. Il faut cesser d’imposer aux banques des règles de prudence qui sont
d’abord une incitation à la créativité comptable plutôt qu’à une gestion
rigoureuse des risques. Ce qu’il faudra dans Il faudra imposer aux banques de
financer le développement économique plutôt que la spéculation. La crise devrait
amener à une restructuration de grande ampleur de tout le secteur bancaire
mondial. Compte tenu de ce qui vient de se passer et de l’importance de l’enjeu
pour l’avenir de notre économie, il va de soi qu’en France l’Etat y jouera un rôle actif. Il va falloir s’attaquer au
problème de la complexité des produits d’épargne et de l’opacité des
transactions de façon à ce que chacun soit en mesure d’évaluer réellement les
risques qu’il prend.
Mais il faudra bien aussi se poser des questions
qui fâchent comme celle des paradis fiscaux, celle des conditions dans
lesquelles s’effectuent les ventes à découvert qui permettent de spéculer en
vendant des titres que l’on ne possède pas ou celle de la cotation en continu
qui permet d’acheter et de vendre à tout moment des actifs et dont on sait le
rôle qu’elle joue dans les emballements du marché et les bulles spéculatives. Il
va falloir s’interroger sur l’obligation de comptabiliser les actifs aux prix du
marché qui se révèlent si déstabilisant en cas de crise. Enfin, il va falloir se
décider à contrôler les agences de notation qui ont été défaillantes, et faire
en sorte que plus aucune institution financière, et plus aucun fonds ne soit en mesure d’échapper au contrôle d’une
autorité de régulation.
Mais la remise en ordre du système
financier ne serait pas complète si en même temps on ne cherchait pas à mettre
un terme au désordre des monnaies. La monnaie est au cœur de la crise financière
comme elle est au cœur des distorsions qui affectent les échanges mondiaux. Et
si l’on n’y prend pas garde le dumping monétaire finira par engendrer des
guerres commerciales extrêmement violentes et ouvrira ainsi la voie au pire des
protectionnismes. Car le producteur français peut faire tous les gains de
productivité qu’il veut, il peut à la rigueur concurrencer les bas salaires des
ouvriers chinois, mais il ne peut pas compenser la sousŽvaluation de la monnaie
chinoise. Notre industrie aéronautique peut être aussi performante que possible,
elle ne peut pas lutter contre l’avantage de compétitivité que la
sous¬évaluation du dollar donne aux constructeurs américains.
Je redis donc, à quel point il me paraît
nécessaire que les chefs d’Etat et de gouvernement des
principaux pays concernés se réunissent avant la fin de l’année pour tirer les
leçons de la crise financière et coordonner leurs efforts pour rétablir la
confiance. J’ai fait cette proposition en plein accord avec la chancelière
allemande, Madame Merkel, avec qui je m’en suis
entretenu et qui partage les mêmes préoccupations à propos de la crise
financière et sur les leçons qu’il va falloir en tirer.
Je suis convaincu
que le mal est profond et qu’il faut remettre à plat tout le système financier
et monétaire mondial, comme on le fit à Bretton¬Woods après la Seconde Guerre Mondiale, afin de créer les
outils d’une régulation mondiale que la globalisation et la mondialisation des
échanges rendent désormais nécessaires. On ne peut pas continuer de gérer
l’économie du XXIème siècle avec les instruments de
l’économie du XXème. On ne peut pas davantage penser
le monde de demain avec les idées d’hier.
Quand les banques centrales font tous les jours
toute la trésorerie des banques et quand le contribuable américain s’apprête à
dépenser mille milliards de dollars pour éviter la faillite généralisée, il me
semble que la question de la légitimité des pouvoirs publics à intervenir dans
le fonctionnement du système financier ne se pose plus ! Oui, il arrive que
l’autorégulation soit insuffisante. Oui, il arrive que le marché se trompe. Oui,
il arrive que la concurrence soit inefficace ou déloyale. Alors il faut bien que
l’Etat intervienne, qu’il impose des règles, qu’il
investisse, qu’il prenne des participations, pourvu qu’il sache se retirer quand
son intervention n’est plus nécessaire. Rien ne serait pire qu’un Etat
prisonnier de dogmes, enfermé dans une doctrine qui aurait la rigidité d’une
religion. Imaginons où en serait le monde si le gouvernement américain était
resté sans rien faire face à la crise financière sous prétexte de respecter je
ne sais quelle orthodoxie en matière de concurrence, de budget ou de monnaie
?
En ces circonstances exceptionnelles où la
nécessité d’agir s’impose à tous, j’appelle l’Europe à réfléchir sur sa capacité
à faire face à l’urgence, à repenser ses règles, ses principes, en tirant les
leçons de ce qui se passe dans le monde. Elle doit se donner les moyens d’agir
quand la situation l’exige et non se condamner à subir. Si l’Europe veut
préserver ses intérêts. Si elle veut avoir son mot à dire dans la réorganisation
de l’économie mondiale. Si elle veut se donner les moyens de sortir renforcée et
non pas affaiblie de la crise actuelle, elle doit engager une réflexion
collective sur sa doctrine de la concurrence qui n’est, à mes yeux, qu’un moyen
et non une fin en soi, sur sa capacité à mobiliser des ressources pour préparer
l’avenir, sur les instruments de sa politique économique, sur les objectifs
assignés à la politique monétaire. Je sais que c’est difficile parce que
l’Europe c’est 27 pays, mais quand le monde change, l’Europe doit changer aussi.
Elle doit être capable de bousculer ses propres dogmes. Elle ne peut pas se
trouver condamnée à être la variable d’ajustement de toutes les autres
politiques dans le monde parce qu’elle ne se serait pas donnée les moyens
d’agir. Si ce qui s’est passé aux Etats¬Unis s’était passé en Europe, avec
quelle rapidité, avec quelle force, avec quelle détermination l’Europe
aurait¬elle fait face à la crise ? Pour tous les Européens il est entendu que la
meilleure réponse à la crise devrait être européenne. En tant que Président de
l’Union, je proposerai des initiatives en ce sens dès
le prochain conseil européen.
S’agissant de notre pays, je le dis aux
Français qui craignent pour leurs économies déposées dans les banques et les
établissements financiers : les banques françaises paraissent en mesure de
surmonter les difficultés actuelles, mais si elles devaient êtres mises en
difficulté par la spéculation, je n’accepterais pas qu’un seul déposant perde un
seul euro parce qu’un établissement financier se révèlerait dans l’incapacité de
faire face à ses engagements. Les épargnants qui ont eu confiance dans les
banques, dans les compagnies d’assurance, dans les banques, dans les compagnies
d’assurance, dans les institutions financières de notre pays ne verront pas leur
confiance trahie. Ils ne paieront pas pour les erreurs des dirigeants et
l’imprudence des actionnaires. C’est un engagement solennel que je prends ce
soir : quoi qu’il arrive, l’Etat garantira la sécurité
et la continuité du système bancaire et financier français.
Je le dis avec la même détermination : si les
difficultés actuelles devaient entraîner une restriction du crédit qui priverait
les Français et les entreprises, en particulier les PME, des moyens de financer
leurs investissements ou d’assurer leur trésorerie, l’Etat interviendrait pour que ces financements puissent être
assurés. Il le ferait par des cautions, par des garanties, par des apports en
capital ou par une modification de la réglementation bancaire, mais il le ferait
pour éviter que par un engrenage fatal l’économie privée de financements
s’enfonce durablement dans la récession. Bien que les ménages français soient en
moyenne beaucoup moins endettés que dans la plupart des autres pays développés,
l’accès au logement et à la propriété risquent d’être rendus plus difficile du
fait de la contraction du crédit, de la hausse des taux d’intérêt et de la
diminution d’une offre déjà insuffisante pour répondre aux besoins. La loi de
mobilisation pour le logement sera adoptée en urgence. J’y ajouterai des mesures
fortes pour que les programmes immobiliers en cours puissent être menés à bien
et pour que des terrains appartenant au secteur public soient libérés pour y
construire de nouveaux logements, ce qui contribuera à la baisse des prix qui
avaient atteint des niveaux excessifs.
Face au ralentissement de l’activité se
pose naturellement la question de la relance de notre économie. Cette relance
nous l’avons engagée bien avant tous les autres avec les mesures prises il y a
un an sur les heures supplémentaires, les intérêts d’emprunt immobilier, les
droits de succession, le crédit d’impôt recherche, auxquels se sont ajoutées
d’autres mesures importantes comme le déblocage de la participation. Ce soutien
apporté à l’activité nous a permis de mieux résister à la crise. Mais si
l’activité venait à reculer fortement et durablement, je n’hésiterais pas à
prendre les mesures nécessaires pour la soutenir. Aujourd’hui il faut du sang
froid. Se garder de réactions précipitées mais en même temps être prêt à la
réactivité.
La crise actuelle est une crise structurelle.
Les changements qu’elle annonce sont profonds. A cette crise structurelle doit
répondre une politique structurelle. Le monde change. Nous devons changer avec
lui. Nous devons même autant que faire se peut, anticiper le changement. La
crise appelle à accélérer le rythme des réformes non à le ralentir. Je veux dire
aux Français qu’il n’existe aucune solution miracle qui permettrait à notre pays
de se dispenser des efforts nécessaires pour surmonter la crise. Il faut bien
sûr d’abord penser aux plus vulnérables dont la vie devient trop dure et qui
souffrent. C’est dans les moments de crise que la solidarité avec ceux qui sont
en difficulté doit être la plus forte. C’est la raison pour laquelle, j’ai pris
la décision de créer le RSA, d’augmenter le minimum vieillesse, les pensions de
réversion les plus modestes et pour les titulaires de minima sociaux, dont le
pouvoir d’achat n’est pas garanti contrairement aux allocations familiales et
aux retraites, d’accorder une prime exceptionnelle pour compenser le retard sur
l’évolution réelle des prix.
Quand on veut dire la vérité aux Français, il
faut la leur dire jusqu’au bout et la vérité c’est que l’Etat ne peut pas indéfiniment financer ses dépenses
courantes et ses dépenses de solidarité par l’emprunt. Il faut bien un jour
payer ses dettes. L’argent de l’Etat c’est l’argent
des Français. Ils ont travaillé trop dur pour le gagner pour que l’on ait le
droit de le gaspiller. Pour retrouver des marges de manœuvre pour préparer
l’avenir, les dépenses de fonctionnement de l’Etat
doivent diminuer. L’année prochaine c’est un total sans précédent de 30 600
emplois qui seront supprimés dans la fonction publique. La révision générale des
politiques publiques continuera à produire ses effets. La réforme de l’hôpital
permettra d’améliorer l’accès aux soins et leur qualité tout en supprimant des
dépenses inutiles. Les agents hospitaliers seront intéressés à l’équilibre de
leur budget et partout les fonctionnaires seront associés aux gains de
productivité dans la fonction publique. C’est une véritable révolution
culturelle qui se met ainsi en place et qui va modifier en profondeur les
comportements.
Après la remise à plat de la carte judiciaire
et les restructurations militaires, il faut aller plus loin dans la
réorganisation de nos administrations et de nos services publics. Nous allons
engager la deuxième étape de la réforme de l’Etat dès
l’année prochaine. Le grand chantier de la réforme de nos administrations
locales sera ouvert dès le mois de janvier. Le moment est venu de poser la
question des échelons de collectivités locales dont le nombre et
l’enchevêtrement des compétences est une source d’inefficacité et de dépenses
supplémentaires. La compétitivité de notre économie est capitale. Elle ne peut
supporter un poids excessif de dépenses publiques. Mais dans la situation où se
trouve l’économie je ne conduirai pas une politique d’austérité qui aggraverait
la récession. Je n’accepterai pas des hausses des impôts et des taxes qui
réduiraient le pouvoir d’achat des Français. Mon objectif est de rendre du
pouvoir d’achat aux Français non de leur en prendre.
Je n’accepterai pas
d’augmenter les charges qui pèsent sur les entreprises parce que ce serait
affaiblir leur compétitivité quand, au contraire, il faudrait la renforcer.
Faire payer les entreprises sous prétexte que ce serait indolore, ce serait
commettre une lourde erreur économique du type de celle qui fut faite au milieu
des années 70 lors du premier choc pétrolier, avec les résultats désastreux que
l’on sait. La France ne s’en sortira pas en investissant moins mais en
investissant plus. C’est la raison pour laquelle désormais de nouveaux
investissements seront exonérés de la taxe professionnelle qui les pénalise. Une
grande concertation sera organisée avec les collectivités locales pour que soient trouvée une ressource de remplacement qui ait moins
d’effets nocifs sur l’économie. Mais cette réforme indispensable ne sera pas
différée.
La France s’en sortira non en travaillant moins
mais en travaillant plus. Tout doit être fait pour encourager le travail que
depuis des décennies on s’efforce par tous les moyens de décourager. Avec la
réforme des 35 heures, avec la détaxation des heures supplémentaires, le
maintien des exonérations de charges sur les bas salaires, l’instauration du
RSA, la relance à venir de la participation et de l’intéressement, c’est
toujours le même but qui est poursuivi : faire en sorte que le travail coûte
moins cher à l’entreprise, que le travail paye, que le travail soit libéré. La
crise doit nous inciter à aller plus loin et plus vite dans les réformes qui
contribuent à réhabiliter la valeur travail au moment même où le modèle d’une
finance spéculative s’effondre. La loi à venir sur la participation et
l’intéressement s’inscrit exactement dans cette perspective de rééquilibrage
entre le capital et le travail. Ne pas donner tous les bénéfices aux dirigeants
et aux actionnaires, en destiner une part plus grande à ceux qui par leur
travail créent la richesse, redonner du pouvoir d’achat aux travailleurs sans
alourdir les charges fixes de l’entreprise et ainsi remettre le capitalisme à
l’endroit, voilà à côté du RSA l’autre révolution qu’il nous faut entreprendre.
Est¬il besoin d’ajouter que dans la situation actuelle de l’économie mondiale,
tout ce qui pourrait contribuer à alourdir le coût du travail serait suicidaire
? Réduire les exonérations de charges sur les salaires ce ne serait pas
reprendre un cadeau fait aux entreprises, ce serait contribuer à détruire de
l’emploi au moment même où le ralentissement de la croissance fait repartir le
chômage à la hausse et où la concurrence des pays à bas salaire ne cesse de
s’intensifier. Financer le RSA en taxant le travail aurait eu le même
effet.
J’assume donc la
décision de financer le RSA en taxant légèrement les revenus financiers qui
depuis des années augmentent plus vite que les revenus du travail. C’est une
décision juste et raisonnable. Elle ne remet pas en cause l’objectif de baisse
globale des prélèvements, puisque les diminutions d’impôts et de charges
décidées depuis 15 mois l’emportent de plus de 10 milliards sur les hausses. Et
au fur et à mesure qu’un nombre croissant de ceux qui jusqu’à présent étaient
piégés par l’assistance sera incité à reprendre un travail, la taxe sur les
revenus de l’épargne sera diminuée. L’autre figure du capitalisme qu’il faut
réhabiliter c’est celle de l’entrepreneur. Au capitalisme financier il faut
opposer le capitalisme des entrepreneurs. A côté de la valeur travail, il faut
remettre l’esprit d’entreprise au cœur du système de valeur de l’économie. C’est
toute la philosophie de la loi de modernisation de l’économie et ce sera l’autre
priorité de la politique économique dans l’avenir. Si nous manquons
d’entrepreneurs capables d’inventer l’économie de demain, ce n’est pas parce que
les Français seraient plus dépourvus que les autres d’esprit d’entreprise mais
parce que tout a été fait pour empêcher les Français d’entreprendre comme tout a
été fait pour les empêcher de travailler. Opposer l’effort du travailleur à
l’argent facile de la spéculation, opposer l’engagement de l’entrepreneur qui
risque tout dans son entreprise à l’anonymat des marchés financiers, opposer un
capitalisme de production à un capitalisme de court terme, accorder une priorité
à l’industrie au moment où l’étau de la finance se desserre, voilà tout le sens
de la politique économique que je veux conduire.
Dire la vérité aux Français, c’est leur dire
que nous passons d’un monde d’abondance à un monde de rareté. C’est¬à¬dire d’un
monde où l’on utilisait les ressources naturelles comme si elles étaient
inépuisables à un monde où l’épuisement à venir des ressources naturelles sera
une préoccupation de tous les jours. Dans le monde de la rareté, il va falloir
payer plus cher le pétrole, le gaz, les matières premières. Les Français devront
produire autrement, consommer différemment. Ils devront apprendre à faire
constamment des efforts pour économiser les ressources rares qui ne peuvent plus
être gaspillées.
La pollution et le réchauffement climatique menacent
l’avenir de la planète. Chacun va devoir faire des efforts, changer de
comportement pour polluer moins.
Si l’on ne veut pas que des catastrophes
écologiques débouchent sur des déplacements massifs de populations et des
catastrophes humaines et politiques, si l’on veut éviter la violence
qu’engendrerait fatalement le manque d’eau et de terres cultivables, alors il
faut que chacun assume les conséquences de ses choix, il faut que chacun
supporte les coûts de ses décisions et paye le juste prix de ce qu’il consomme.
Dans le monde de demain le principe pollueur¬payeur devra s’appliquer partout si
nous ne voulons pas léguer aux générations futures un monde invivable. S’il faut
moins taxer l’investissement, moins taxer le travail, moins pénaliser l’effort
et la réussite, moins taxer les produits propres, il faut en revanche davantage
taxer la pollution.
Utiliser la fiscalité pour relever le
défi écologique, c’est indispensable si l’on veut inciter à un changement
profond des comportements. Si dans la situation actuelle où tant de Français se
trouvent confrontés à une baisse de leur pouvoir d’achat, il est exclu de
renchérir les produits de grande consommation, je veux dire à quel point je
crois que le système du bonus¬malus est un bon système. L’expérience sur
l’automobile a été particulièrement concluante avec 500 000 bonus distribués en
8 mois, déplaçant massivement la demande vers des véhicules plus écologiques. Ce
système extrêmement incitatif du bonus¬malus qui permet de gagner des années
dans le changement des modes de consommation sera étendu à d’autres produits.
Cette extension se fera dans la concertation. Elle se fera progressivement. Mais
elle se fera. J’en prends l’engagement. Comme je prends l’engagement solennel
que toutes les conclusions du Grenelle de l’environnement seront mises en œuvre
parce qu’elles permettront à notre pays de prendre de l’avance dans la mutation
inéluctable qu’imposera dans les années qui viennent à tous les pays du monde la
prise de conscience du risque écologique et de l’épuisement du pétrole et des
ressources non renouvelables. Je crois à la croissance durable. Ce que nous
avons décidé de faire est très ambitieux. L’effort qui va être engagé en matière
de fiscalité incitative, de règles nouvelles et d’investissement est
gigantesque. C’est une véritable transformation de notre modèle économique et
social et de notre cadre de vie qui va s’accomplir dans les années qui viennent.
La mise en œuvre du Grenelle de l’environnement c’est la multiplication par 4 de
nos capacités de transports en commun en sites propres, la construction de 2000
kilomètres de lignes à grande vitesse supplémentaires, les autoroutes
ferroviaires, les autoroutes maritimes, un milliard d’euros dans la recherche en
matière de développement durable à l’horizon 2012, la rénovation de tout le parc
des logements sociaux et des bâtiments publics pour les adapter aux exigences
d’économie d’énergie.
Toutes ces dépenses nouvelles seront gagées sur
les futures économies d’énergie et elles exerceront sur notre activité un
formidable effet d’entraînement. Il ne s’agira pas cette fois¬ci de sacrifier
l’avenir au présent, mais au contraire de mettre notre pays dans la meilleure
situation possible pour affronter l’avenir. Nous allons développer massivement
les programmes de recherche dans les nouvelles sources d’énergie, les
technologies propres, les nouveaux systèmes de transport comme la voiture
électrique. Le remplacement de nos centrales nucléaires par les centrales de la
nouvelle génération sera accéléré. Tout sera mis en œuvre pour que le programme
des infrastructures de transport collectif soit effectivement engagé le plus
rapidement possible. Je veux que soit mis à l’étude un grand plan de rénovation
des infrastructures des transports collectifs dans les grandes villes où la
situation est devenue souvent critique. L’Etat est
prêt à y jouer son rôle à côté des collectivités locales, en prenant sa part
dans le financement.
Dire la vérité aux Français, c’est leur dire
que pour entrer dans l’économie de la connaissance qui sera l’économie du XXIème siècle. Nous ne pouvons plus attendre pour investir
dans la formation, dans la recherche, dans l’innovation. Nous ne pouvons plus
attendre pour accomplir la révolution numérique.
C’est la raison pour
laquelle j’ai voulu que notre système de formation professionnelle soit
entièrement repensé. Cette réforme de la formation professionnelle qui fait
l’objet d’une négociation entre les partenaires sociaux, je veux qu’elle soit
ambitieuse et surtout qu’elle soit rapidement mise en œuvre. Le diagnostic est
connu de tous. Je veux que des décisions soient prises avant la fin de l’année.
C’est la raison pour laquelle j’ai voulu que nos universités soient autonomes et
qu’une partie du capital d’EDF a été vendue pour financer la rénovation de nos
campus. C’est également la raison pour laquelle nous allons donner aux
universités la propriété intellectuelle de leurs découvertes et leur donner les
moyens de les valoriser.
C’est la raison pour laquelle le crédit d’impôt
recherche a été porté à 30%, notre appareil de recherche va être réformé et une
stratégie nationale de recherche va être définie. Les priorités budgétaires
traduisent cet engagement vis¬à¬vis de l’enseignement et de la recherche : plus
un milliard par an pour l’enseignement et plus de 800 millions par an pour la
recherche.
Tous ces défis sont immenses. Mais notre pays
peut les relever. J’ai confiance dans les Français. J’ai confiance dans les
atouts de la France. J’ai la certitude que nos réformes en porteront leurs
fruits. J’ai la certitude que par notre travail, nous saurons faire notre place
dans le monde du XXIème siècle. J’ai confiance dans
notre capacité à refonder le capitalisme. Jamais depuis 1958 autant de
changements n’ont été accomplis en si peu de temps. Quand la situation
économique mondiale redeviendra meilleure nous en verrons tous les fruits sur
l’équilibre de nos finances, sur l’emploi, sur le pouvoir d’achat et sur le
bientre de chacun.
Je suis
déterminé à poursuivre la modernisation de notre économie et de notre société
quelles que soient les difficultés parce que nous n’avons plus le choix parce
que nous ne pouvons pas attendre. Alors que les
vieilles idées et les vieilles structures sont balayées, nous devons être
imaginatifs et audacieux.
Nous avons le choix de subir ce changement ou
d’en prendre la tête. Mon choix est fait.
Françaises, Français, au milieu des
difficultés nous devons précéder la marche du monde et non la suivre.
Vive la République ! Vive la France !